Déjà
un an que les gilets jaunes tiennent le haut des ronds-points en France ;
déjà un an que cette colère populaire interroge, inquiète, interpelle. Ëtre
ou ne pas en être, la question s'est
beaucoup posée pour celles et ceux qui sont concernéEs par la vie publique. La
présence remarquée des idées du Front National en a freiné plus d'unE.
Cependant, le constat est là : ce sont les plus malmenéEs par la politique
des gouvernements successifs qui se sont retrouvéEs sur ces ronds-points. Ce
sont celles et ceux qu'on ne voit pas aux manifs, qui restent en dehors parce
qu'elles ou ils sont au chômage, en contrat précaire, en horaires décalées, que
leur métier, souvent dans l'accompagnement social, n'est pas valorisé, bref,
les sans-grade qui cette fois manifestent haut et fort, et longtemps !!!!
La honte et l'isolement créent l'exclusion ! Déjà un an. La remise en cause de l'état providence
depuis vingt ans fait que ce sont les familles qui doivent suppléer aux manques
et elles ne peuvent plus le faire.
Et les femmes sont là,
très présentes, très actives aussi. D'ailleurs l'historique de ce
mouvement révèle que ce sont les femmes qui ont déclenché ce qui allait être
une aventure pour beaucoup d'entre elles.
Le 29 mai 2018,
Priscillia Ludoski, autoentrepreneuse en Seine et Marne, dixit Libération du 13
novembre, lance une pétition « pour une baisse des prix du carburant à la
pompe ». Le nombre de signatures décolle en automne au moment où Jacline
Mouraud, hypnothérapeute et accordéoniste, interpelle le président dans une
vidéo devenue virale sur la hausse du prix du diesel, des péages et la
multiplication des radars. Une autre femme lui répond par vidéo aussi :
Emmanuelle Wargon, secrétaire d'état à la transition écologique. Une autre
femme encore, Ingrid Levavasseur, aide soignante dans l'Eure, propose une liste
pour les européennes. Elle renonce suite aux réactions brutales aussi bien
physiques que virtuelles qu'elle subit.
Mais dans les mouvements,
elles ont été parfois plus nombreuses que les hommes ; elles sont là pour
des tas de raisons : elles gèrent les comptes de la famille, toujours
fragiles, portent l'essentiel de la charge mentale sur leurs épaules : beaucoup sont seules et ne peuvent que
compter sur elles-mêmes pour élever les enfants. Des banderoles tenues par les
femmes parlent pour elles : « femmes précaires, femmes en
guerre : violences sexistes, violences sociales, même combat contre le
capital » Et puis ce qui est souvent ressorti de ces jours passés
ensemble, ce sont des rapports humains retrouvés au sein de ces groupes qui ont
vécu jusqu'à un an dans des structures de fortune sur les ronds-points. Pour
Monique : « le mouvement a apporté une convivialité sans précédent.
C'est fou le bonheur qu'on a à se retrouver ensemble, y compris pour
s'engueuler, par notre corps et notre parole. »
Beaucoup de regards
extérieurs ont tiqué sur la revendication sur les carburants mais c'est
méconnaître la situation de beaucoup d'entre elles. Béatrice, professeure de
lycée en Seine et Marne explique très bien leur situation : « Ce
n'est pas anodin que ce soit la France des périphéries qui ait commencé, ce
sont les laissées-pour-compte du système néo-libéral. Les gens viennent ici car
ils ne peuvent plus se loger dans les banlieues autour des grandes villes. On
les ponctionne sur l'essence alors que, bien souvent, il n'y a pas de transport
en commun dans les villes alentour. C'est la double peine. Les gens s'éloignent
de plus en plus des grandes villes et ont une vie difficile. Ils ne viennent
pas ici pour profiter de la campagne mais parce qu'ils ne peuvent pas faire
autrement. » La question du pouvoir d'achat est central et une réflexion
politique en découle : les femmes sont les premières victimes du
capital ! » Hervé Le Bras, démographe, complète avec un autre
argument : les gouvernements ont réduit peu à peu les services publics
dans les campagnes en favorisant la
mobilité pour aller les chercher en ville alors le diesel a été peu cher.
Maintenant, ce deal ne tient plus et les classes populaires se sentent flouées.
Ces
réunions dans les ronds-points ont permis des rencontres de femmes de tous
horizons qui ont échangé. Et puis des solidarités se sont crées. »
J'ai eu a rencontré une
manifestation de gilets jaunes sur le marché de Noyon au moment de la journée
de lutte contre les violences faites aux femmes en 2018. Les NoyonELLES
distribuaient des goodies frappés du 3919. La manif a remonté la rue
principaleet nos deux groupes se sont rencontrés : à la tête des gilets
jaunes, des femmes. Nous leur avons tendu nos flyers et toutes ont emporté nos
tracts...... C'est idiot, mais j'étais si imprégnée du risque Front National
qui frappe aux portes de ma ville depuis si longtemps, que je m'attendais à un
accueil plutôt frais et leur enthousiasme et leurs encouragements pour notre
action m'a beaucoup rassurée.
Cette rencontre femmes en
gilet jaune et féministes n'a pas toujours été évidente mais peu à peu des
cortèges communs ont pu avoir lieu dans certaines villes de France.
Déjà un an ! Et
maintenant ? L'anniversaire de l'an I s'est mal passé, confisqué par des
black blocks venus faire l'émeute dans la ville. Car la violence est
très présente. Je dirai même : violence contre violence. La violence des
situations des femmes est une réalité crue, traduite par ces féminicides qui ne
cessent d'augmenter. Oui, les femmes en meurent. Avoir un compagnon, mari ou
amant violent précarise terriblement des situations souvent fragiles, même si cette
violence transcende classes sociales, niveau de vie ou éducation. D'ailleurs
nombre de couples sont fragilisés et les femmes seules avec enfants sont
nombreuses. Car la société ne pardonne rien aux femmes infériorisées par un
patriarcat sans limite. On ne peut que rappeler que à travail égal, les femmes
ont un salaire inférieur ! Que tout est fait pour justement en faire des
citoyennes de seconde zone, remises en cause constamment par des comportements,
attitudes sexistes. « sois belle et tais-toi ! » Cette violence
multi-forme, nous la connaissons, nous la nommons, nous la combattons. Je
déplore cette violence contre productive des black blocks, bien évidemment mais
il ne faudrait pas perdre de vue celle que les femmes subissent et intolérable.
Car le gouvernement s'afflige de cette violence qu'il a lui-même provoquée,
qu'il a appliquée dans sa réponse aux gilets jaunes et dans le même temps, il
essaie de revenir sur les garanties accordées aux personnes qui travaillent la
nuit dont beaucoup sont des femmes. Dans le Libé du 13 novembre, cet article
suit immédiatement celui consacré aux femmes gilet jaune. On y apprend que de
nouvelles dérogations dans le commerce alimentaire sont prévues. Actuellement,
le travail de nuit commence à 21 h avec les majorations qui vont avec. Le
projet de loi propose de passer à minuit !!!!! On sait que dans les
grandes enseignes, les caissières et autres vendeuses sont très nombreuses,
directement concernées par ces mesures qui vont davantage perturber leur vie
pour toujours moins bien gagner leur vie :
la garde des enfants, le transport plus rare pour revenir à la maison,
le décalage avec le rythme des enfants, les perturbations sur la santé qui sont
prévisibles et déjà actées par un rapport du CESE de 2010.
Oui je parle de violence
mais aussi de cynisme. Alors, j'ai redouté que les black blocks confisquent
leur révolte, les fassent passer au second plan les rendant à nouveau
invisibles. Parce que dans la lutte qu'elles ont menée au sein des gilets
jaunes, beaucoup ont retrouvé la parole, celle qui permet d'échanger des
histoires communes qu'elles taisaient par honte, par isolement, celle qui aide
à envisager un avenir en luttant ce que beaucoup d'entre elles n'imaginaient
même pas, celle qu'on échange dans une aventure qui marquera leur vie à jamais.
Cette aventure leur a permis de rencontrer d'autres femmes, de nouer des liens très forts, de mettre en
commun leurs souffrances mais aussi leur espoir, leur envie de vivre dignement et cette idée ressort très fort dans les films
qui ont été diffusés sur France 3 le 2 décembre : « la marche des
femmes » et « les femmes du rond-point ». Ces deux films sont
vraiment des témoignages passionnants de ces tranches de vie et on conçoit
mieux ces parcours qui sont passés par
là. Le goût des autres, l'envie de sororité, la préoccupation permanente de
leurs enfants, de leur avenir.... l'envie d'apprendre, de sortir du quotidien
reviennent constamment. D'ailleurs, certaines évoquent leur souhait de
poursuivre leur engagement en militant chez les écolos ou en changeant de
vie ; elles remettent en cause leur propre fonctionnement pour être plus
respectueuses de la nature tout en consommant moins et mieux. On l'a vu, les
femmes seules avec enfants étaient très nombreuses, particulièrement impliquées.
Il faut savoir que une famille monoparentale sur 3 vit en dessous du seuil de
pauvreté. Les salaires évoquées dans ces films tournent autour de 1200, 1300 €
par mois. Elles ne sont pas les seules représentées dans les gilets jaunes mais
elles ont attiré l'attention sur cette violence économique qui fait qu'elles ne
peuvent vivre dignement. D'ailleurs, des similitudes avec des révoltes telles
que les jacqueries ou les émeutières de 1830 et 1848 ont été évoquées, elles
qui se battaient pour du pain. D'ailleurs, j'ai relevé dans le film un slogan
SANS CULOTTE EN 1789
AVEC GILET EN 2019
A ce jour, les gilets jaunes n'ont pas dit leur dernier mot et étaient très présentEs lors de la manif du 5 décembre, avec les syndicats. La retraite est un problème majeur pour les femmes et le projet MACRON ne leur apporte pas de réponse satisfaisante. J'espère que les femmes sauront encore et toujours se faire entendre. Elles ont tant de choses à dire .
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