NÜSHU
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Dans ma
tribune de novembre, je vous ai raconté l'histoire du wax. Cette fois, nous
changeons de continent et nous partons en Chine découvrir ou plutôt redécouvrir
une écriture ancienne qui a failli disparaître : le nüshu. Ce mot signifie
exactement « écriture des femmes » en chinois. Elle est reconnue
comme étant la seule écriture au monde qui soit inventée et utilisée par les
seules femmes.
Elle a été créée par et pour les femmes d'une région chinoise dans la province du Hunan il y a plusieurs siècles. À cette époque, les femmes n'avaient pas accès à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture du mandarin, la langue officielle. Pour contourner cette interdiction, elles ont créée leur propre système qui leur a ainsi permis de communiquer en toute discrétion, mais aussi de lutter contre cette domination masculine.
Le Courrier
de l'UNESCO nous révèle dans un article du 30 janvier 2018, que le premier
artefact retrouvé est une pièce de monnaie en bronze, découverte à Nankin. Elle
remonte à l'époque du Royaume Célèste de la Grande Paix (1851 à
1864), un royaume rebelle connu pour avoir introduit d'importantes réformes
sociales et adopté, dans une certaine mesure, des politiques en matière
d'égalité des sexes. La pièce porte une inscription de huit caractères nüshu
signifiant «toutes les femmes sous le ciel appartiennent à la même
famille. »
Le nüshu dérive des caractères chinois, mais au lieu de revêtir une forme carrée, elle adopte des tracés filiformes et obliques sous forme de losanges. Adapté au dialecte local, elle est constituée de quatre éléments principaux : le point, les traits vertical, incliné ou arqué.
Le nüshu se
transmettait principalement de mère en fille et se pratiquait entre sœurs et
amies pour le plaisir. Il servait à rédiger leur autobiographie, des
sanzhaoshu ou livrets du 3ème jour
(vœux adressés aux jeunes mariées trois jours après la cérémonie de
mariage) mais aussi pour transcrire des
chansons folkloriques, des devinettes et des traductions de poèmes anciens
chinois. On s'en servait aussi pour écrire des chansons pastorales qui louaient
la moralité, la nécessité d'aider son mari et la frugalité dans la gestion des
ménages. Toutes ces œuvres étaient en forme de poèmes, principalement
constitués de sept caractères et parfois
cinq. Il racontait la vie quotidienne des femmes : mariages, familles,
interactions sociales... Les femmes se faisaient des confidences, se
reconfortaient, se racontaient leurs malheurs ou se complimentaient.
« Elles
ont fini par construire leur propre paradis de l'esprit. » explique
Zhao Liming, professeuse à l'université Tsinghua de Beijing. « Tianguang » signifie
« lumière célèste » C'est un mot qui revient souvent dans leurs
écrits. Ce mot leur donnait du courage, les aidait à surmonter les difficultés
et leur servait de guide vers une vie meilleure. D'ailleurs, aucune d'entre
elles ne s'est suicidée : la lumière célèste les rendait fortes et
optimistes. Même en larmes, elles aspiraient à une vie ensoleillée. »
La broderie
tenait une place importante dans la vie de ces femmes et se pratiquait en
commun. Ainsi, sur des éventails, des vêtements, des chaussures, elles
écrivaient des textes en nüshu comme leur biographie, genre très apprécié. Il
leur fallait un support pratique qui permettait de communiquer en toute
discrétion comme les vêtements, les éventails. Elles écrivaient des lettres
entre « sœurs jurées » ; dans les cercles de brodeuses, les
jeunes filles se prêtaient deux par deux, serment de soutien mutuel. Les liens
tissés étaient très forts.
Mais le
nüshu était une écriture fragile car les autrices demandaient à ce que leurs
textes soient mis dans leur cercueil ou brûlés. Les filles qui racontaient la
vie de leur mère déposaient ainsi ces textes avec la défunte. La professeuse
Zhao Liming a étudié cette écriture depuis trente ans et a réussi à réunir 95 %
des textes encore existants. Ils ont été publié en 2005 sous le titre « Collections
d'oeuvres chinoises en nüshu ».
« Cette écriture des larmes a aidé les femmes de Jiangyong à sécher leurs larmes » explique Tan Du, célèbre compositeur chinois et ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO. En 2008, il est retourné dans sa province natale, le Hunan, pour faire des recherches sur la culture nüshu. Il a constaté à quel point elle était en péril. Lui aussi s'est promis d'essayer de sauver cette écriture dont les caractères ressemblent « à des notes de musique qui volent au gré du vent. » et dont certains évoquent dans son esprit les formes de la harpe et du pipa (luth traditionnel) chinois. Etant musicien, l'idée d'une symphonie est née : « Nüshu : le chant secret des femmes ». Depuis 2013, l'orchestre royal du Concertgebouw (Pays-Bas), l'orchestre de Philadelphie et l'orchestre symphonique de la NHK au Japon ont coproduit ce poème symphonique dans les salles de concert les plus prestigieuses du monde. D'une culture féminine confidentielle, le nüshu devient « une culture qui appartient au monde » dixit Tan Dun. Cette symphonie a eu beaucoup de succès et montre l'intérêt du monde pour l'Utopie des femmes. Ce chef d'oeuvre contemporain en treize mouvements combine des traditions musicales orientales et occidentales. Il reflète les différents aspects de cette culture : chants qui accompagnent la toilette de la jeune mariée ou la séparation de la fille de sa mère. D'autres évoquent avec tristesse un demi-siècle de vie de femme mariée ou expriment la nostalgie des amies d'enfance. L'instrument central est la harpe qui sonne, selon la formule du compositeur, comme « un récit de femmes en pleurs ». Tan Dun a introduit dans sa symphonie treize séquences vidéos qu'il a lui-même tournées en 2008 en Chine. C'était la première fois que quelqu'un filmait la culture traditionnelle nüshu.
Dans le village de Shanggangtang, il avait rencontré six femmes capables d'écrire le nüshu. Elles ont été désignées gardiennes de la tradition « nüshu » par le gouvernement du district. Grâce à elles notamment, cette ancienne culture peut être aujourd'hui transmise aux nouvelles générations.
Le danger de
dispartion de cette écriture a nécessité la mise en place de nombreuses autres
mesures en Chine et elle fait maintenant partie du patrimoine immatériel
national du pays. En 2007, un musée a été ouvert dans l'île de Puwei qui abrite
le village de Jinmei, lieu de naissance de nombreuses autrices célèbres de nüshu
et lieu à partir duquel l'écriture nüshu s'est répandue.
Le nüshu ayant été une écriture populaire, issue d'un dialecte, non standardisée, les écrits en nüshu sont fortement marqués par le style de chaque autrice, souvent haut en couleur par son choix de mots et par sa personnalité. C'est pourquoi la professeuse Zhao Liming a aussi dirigé des travaux de recherche consistant à extraire les caractères de base les plus fréquemment utilisés parmi les 220 000 caractères contenus dans les écrits en nüshu, ce qui a permis de réaliser pour la première fois la normalisation de l'écriture nüshu. En 2015, l'Organisation Internationale de normalisation (ISO) a reconnu 397 caractères nüshu et en mars 2017, le nüshu a fait son entrée dans le jeu universel de caractères codés (JUC) : dorénavant, il pourra être transmis sur des bases scientifiques.
À travers ces écrits, c'est donc toute une culture féminine traditionnelle typiquement chinoise qui s'est exprimée mais aussi une possibilité d'échanger sur leur conditions de femmes. J'ai ressenti en faisant mes recherches à quel point cette écriture a été importante pour ces femmes mises hors jeu d'emblée par la culture patriarcale chinoise. La nostalgie, la tristesse, les larmes sont des sujets qui reviennent très souvent et disent combien leur vie était dure. Les coutumes rurales de cette région les obligeaient à trouver des lieux (cercles de broderie), des moyens (cette écriture) et des supports (vêtements, éventail) pour communiquer et s'adapter autant que possible. J'ai noté que le suicide y était moins courant que dans d'autres régions. Je sais que ce geste ultime n'a pas forcément le même sens que dans les cultures occidentales mais il signifie tout de même un rapport de force qui oblige l'un des parties à y recourir. Il ne faut pas oublier aussi que cette écriture a été utilisée dans le même temps que les femmes avaient des petits pieds qui les empêchaient de marcher ; leurs pieds étaient transformés en moignons grâce à des bandages pratiqués dès le plus jeune âge pour des raisons esthétiques. Ou encore, le mariage signifiait quitter sa famille définitivement et vivre cloîtrée dans la belle famille.
Le nüshu
vient donc encore élargir la palette des
savoir-faire féminins qui contribuent à affirmer l'identité des femmes, mais
aussi leur volonté de lutter à leur manière à des pressions trop fortes qui
malheureusement sévissent toujours aujourd'hui sous d'autres formes. Le nüshu
en Chine, le wax en Afrique nous font découvrir un univers féminin d'une grande
diversité. Continuons les recherches....

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