ANACAONA (vers 1474 – vers 1504)

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Le massacre de la reine Anacaona et de ses sujets. Gravure probablement de Joos van Winghe, publiée en 1598 dans la Brevísima relación de la destrucción de las Indias de Bartolomé de las Casas. Les Espagnols brûlent un bâtiment plein d'Amérindiens ; la noble amérindienne est pendue à un arbre. En arrière-plan, des Espagnols poursuivent à cheval les indigènes. Après une réception célébrant l'arrivée du gouverneur d'HispaniolaNicolás de Ovando, l'entourage de la reine Anacaona est brûlé vif. En déférence à son rang, elle fut pendue.


« Ils appelaient cela pacifier une terre ; nous y vîmes la ruine d’un peuple. » Bartolomé de las Casas

ANACAONA (vers 1474 – vers 1504) – Première grande résistante des Amériques face à la colonisation

Aujourd’hui, je vais vous parler d’Anacaona, dont le nom signifie « Fleur d’Or ». C’est une cheffe taïno d’Ayiti et l’une des premières grandes figures de résistance à la colonisation espagnole. Cacique, poétesse et diplomate, elle exerce un pouvoir politique réel dans une société où les femmes peuvent gouverner.

 

Son histoire s’inscrit dans l’effondrement presque total du peuple taïno. Après 1492, violences coloniales, travail forcé et maladies ravagent la population. Cinq siècles après sa mort, Anacaona demeure une référence majeure du féminisme décolonial et des luttes autochtones, entre sources coloniales du XVIᵉ siècle et mémoire haïtienne.

I. UNE FEMME DE POUVOIR DANS LA SOCIÉTÉ TAÏNO - Jeunesse et formation

Pour comprendre qui était Anacaona, il faut d’abord comprendre le monde dans lequel elle est née et ce qu’une société non patriarcale pouvait offrir au monde.

Une société où les femmes gouvernent

Anacaona naît dans le caciquat de Xaragua, l’un des territoires les plus vastes et les plus prospères d’Ayiti.
Pedro Mártir de Anglería le décrit comme «Ayiti est un pays de délices, où l’on vit sans fatigue, sans misère et sans crainte ».

La société taïno repose sur une organisation matrilinéaire et matrilocale : la filiation, l’héritage et la légitimité passent par la lignée maternelle.
Les femmes peuvent être caciques, nobles ou interprètes des zémis, entités spirituelles centrales de leur cosmologie. Le pouvoir féminin n’y est ni marginal ni symbolique : il est institutionnel.

La mythologie taïno conserve même le souvenir d’un temps où les femmes dirigeaient le monde, avant que le soleil lui-même ne s’en indigne.
Les Taïnos racontaient aux Espagnols l’existence d’une île mystérieuse, Matinino, « sans pères », peuplée uniquement de femmes. Mythe ou mémoire lointaine, cette légende révèle un imaginaire collectif où le pouvoir féminin est considéré comme naturel, voire primordial.

C’est dans ce cadre qu’Anacaona grandit.
Sœur du grand cacique Bohéchio, elle exerce à ses côtés une influence politique précoce, mais son autorité ne dépend pas de ce lien. Très tôt, elle joue un rôle politique et culturel majeur dans le Xaragua.
À la mort de son frère, vers 1500, elle devient cacique à part entière, sans contestation connue. Elle gouverne alors l’une des régions les plus riches et les plus peuplées de l’île, reconnue comme cheffe légitime par son peuple et par les autres caciques.

Pouvoir politique et pouvoir culturel

L’autorité d’Anacaona ne repose ni sur la seule structure sociale, ni sur la force.
Elle est également une figure intellectuelle et artistique centrale.

Dans les années 1480 et 1490, tandis que l’Europe s’apprête à envahir le monde, Anacaona devient l’une des plus grandes sambas de son époque.
Les sambas sont des poétesses, gardiennes de la mémoire collective. À travers les areítos, chants et danses rituels, elles transmettent l’histoire, les alliances, les valeurs et les deuils du peuple taïno.

Anacaona excelle dans cet art avec une grâce et une puissance qui fascinent toute l’île. Sa réputation dépasse largement les frontières du Xaragua : tous les caciques adoptent ses chorégraphies, son étiquette de cour, ses innovations artistiques. Elle n’est pas encore reine par le titre, mais elle règne déjà sur l’imaginaire collectif taïno.

Même l’observateur espagnol hostile, Oviedo, reconnaît sa dignité, la décrivant : « Elle est courtoise, de noble parole et manières ».
Plus tard, les poètes haïtiens écriront :
« Quand Anacaona dansait, elle recréait l’arcane mystérieuse de la joie…Quand la Fleur d’Or poétisait et disait le grand récitatif du bonheur, la Caraïbe toute entière se sculptait de silence. »

Son autorité culturelle nourrit son autorité politique. Anacaona gouverne par la parole, la diplomatie, la cohésion.

Ce qui frappe dans son parcours, c’est qu’elle n’a jamais eu à choisir entre l’art et le pouvoir, entre la féminité et l’autorité. Dans la société taïno, une femme peut être à la fois poète et stratège.
Ce que l’Europe chrétienne refuse farouchement aux femmes, Anacaona l’incarne pleinement : la souveraineté sans renoncement.

Mariage et autonomie

Anacaona épouse Caonabo, cacique guerrier de Maguana, connu pour son opposition armée aux Espagnols. Ce mariage renforce les alliances entre caciquats.

On pourrait croire qu’elle s’efface derrière son époux : c’est l’inverse. Les sources indiquent qu’elle réside majoritairement au Xaragua, où elle conserve son influence politique et culturelle. Cette autonomie conjugale s’inscrit dans la logique matrilocale taïno : c’est l’homme qui rejoint le clan de son épouse, non l’inverse. Anacaona garde son pouvoir, son territoire et son indépendance.


Les chroniqueurs, tels Bartolomé de las Casas, soulignent sa stature avant même l’arrivée des Espagnols :

 « C’est une très noble personne et grande dame. »

Ce pouvoir n’était pas une exception, mais le produit d’un système social que la conquête allait détruire.

Avant que le monde ne bascule, il y eut les chants. Les areítos, où la mémoire se dansait et où la parole devenait pouvoir. Écoutons une cérémonie Taino

AUDIO  3.Taíno Ceremony and Music with Irka Mateo and Xavier Eikerenkoetter 2mn05

Mais le monde d’Anacaona, fondé sur l’équilibre et la transmission, va être brutalement confronté à une violence sans précédent.

1492 – Le premier contact avec les Espagnols

Ce monde fondé sur l’équilibre est brutalement brisé en 1492, lorsque Christophe Colomb débarque à Hispaniola. Anacaona a alors dix-huit ans. Les Taïnos accueillent d’abord les Espagnols avec hospitalité et faste : fêtes, areítos et présents diplomatiques, comme lors des réceptions offertes à Barthélemy Colomb en 1496 et 1497.


Très vite pourtant, la vérité se révèle dans toute sa laideur : les Espagnols ne sont pas des visiteurs, mais des conquérants.

Ils violent les femmes taïnos, réduisent les hommes en esclavage, imposent des tributs d’or impossibles à livrer. Chaque homme de plus de quatorze ans doit remettre, tous les trois mois, une clochette remplie de poudre d’or. Ceux qui échouent ont les mains tranchées.

Anacaona voit la soif insatiable d’or des colonisateurs et l’asservissement méthodique de son peupleElle perçoit alors le gouffre entre deux visions du monde et comprend que cette domination n’est pas accidentelle mais structurelle.

Une cheffe de guerre indomptable

Lorsque Colomb revient en 1493 avec dix-sept navires et douze cents hommes, il trouve le fort de la Navidad détruit, ses occupants tués : la résistance s’organise déjà.
Les sources suggèrent qu’Anacaona joue un rôle d’impulsion politique, convainquant son mari Caonabo et son frère Bohéchio de s’unir contre l’installation des forts espagnols.

En 1496, Caonabo est capturé par traîtrise. Alonso de Ojeda lui aurait offert des menottes de cuivre poli en guise de présent royal ; dès qu’il les enfile, il est arrêté. Il meurt avant d’arriver en Espagne.

La reine de Xaragua : entre diplomatie et résistance

Vers 1500, à la mort de Bohéchio, Anacaona devient l’unique cacique du Xaragua a environ vingt-quatre ans. Mais elle ne se contente pas de régner : pendant plus d’une décennie, elle gouverne le royaume le plus prospère d’Haïti tout en menant une résistance depuis les montagnes, face à un empire doté d’armes à feu, de chevaux, d’une logistique puissante et d’une idéologie de domination totale.

Elle tente une diplomatie audacieuse fondée sur les alliances matrimoniales, espérant transformer l’ennemi en parent selon la logique matrilinéaire taïno. Certains historiens la décrivent livrant des tributs en coton et en cassave plutôt qu’en or, d’autres la montrent organisant une guérilla opiniâtre. Ce qui est certain, c’est que le Xaragua reste largement autonome et devient un refuge pour les Taïnos fuyant l’esclavage.

Souveraine seule dans une société où la continuité du pouvoir passe par les femmes, Anacaona n’a aucun équivalent en Europe. Là où Isabelle de Castille règne aux côtés de Ferdinand, elle gouverne seule : cheffe politique, stratège militaire et cheffe d’État à part entière.

Chargée de négocier avec des envahisseurs qui ne comprennent que la soumission et l’or, elle maintient plusieurs années une paix fragile sans jamais se soumettre. Son intelligence politique, son indépendance et le fait qu’elle soit une femme au pouvoir font d’elle une double menace pour l’ordre colonial.

Cette menace va appeler une réponse radicale. Une réponse fondée sur la trahison, qui mènera à sa mort…

II. LA TRAHISON ET L’EXÉCUTION (1503–1504)

En 1502, un nouveau gouverneur arrive à Hispaniola : Nicolas Ovando. C’est un homme méthodique, calculateur, qui a reçu des instructions claires de la couronne espagnole : pacifier définitivement l’île en éliminant les leaders autochtones. Il prépare un plan pour capturer Anacaona.

En 1503, il se rend au Xaragua avec plusieurs centaines d’hommes, sous prétexte de visite pacifique.
Anacaona, suivant la tradition d’hospitalité taïno, organise une grande fête en son honneur. Las Casas rapporte :

« elle ordonna à tous les seigneurs de ce royaume et à tout le peuple de leurs villes de venir dans sa cité de Xaragua pour recevoir, célébrer et rendre hommage au grand seigneur des Chrétiens ».

Au signal convenu, Ovando portant la main à la croix d’Alcántara sur sa poitrine, les Espagnols encerclent les caciques réunis dans un bâtiment, les lient, puis les brûlent vifs, tandis que les cavaliers massacrent la population à l’extérieur.
Ni femmes, ni enfants, ni vieillards ne sont épargnés. Las Casas écrit :

 « C’est un acte d’une cruauté incroyable, d’une ingratitude et d’une injustice sans mesure ».

Anacaona parvient à s’échapper avec quelques survivants, dont sa fille Higüenamota selon certaines traditions. Pendant plusieurs mois, Ovando la traque, ordonnant de tuer tout Taïno rencontré, quel que soit son âge.

Finalement capturée, Anacaona est conduite à Santo Domingo pour y être jugée et condamnée. Elle se voit offrir la vie sauve si elle devient la concubine du gouverneur. Elle refuse.

En 1503 ou 1504, Anacaona est exécutée publiquement à Santo Domingo.
Las Casas indique qu’elle est pendue :

« pour lui faire honneur » ;

D’autres traditions évoquent qu’elle fut brûlée vive sur une croix. Elle a alors environ 29 ou 30 ans.

Après l’exécution d’Anacaona, l’effondrement démographique taïno s’accélère : près d’un million d’habitants en 1492, ils ne sont plus qu’environ 60 000 en 1508, quelques centaines dans les années 1530-1540, jusqu’à être considérés comme presque éteints vers 1550. Cette disparition résulte des massacres, du travail forcé, des famines, des déplacements et des maladies introduites par les Européens.

III. LA RÉSISTANCE CONTINUE ET L’HÉRITAGE

Cinq siècles après sa mort, Anacaona est devenue une figure majeure du féminisme décolonial et des luttes autochtones. Elle rappelle l’existence de sociétés où les femmes héritaient, gouvernaient et créaient légitimement, avant que la colonisation ne détruise méthodiquement ces ordres. Pour des penseuses comme Françoise Vergès ou Maria Lugones, elle incarne un pouvoir féminin précolonial effacé puis reconfiguré par un patriarcat racialisé, imposé par la violence coloniale.

En Haïti, Anacaona est une héroïne fondatrice : première résistante face à l’ordre colonial naissant, elle relie symboliquement la résistance taïno aux soulèvements d’esclaves de 1791 et à la révolution de 1804. Des recherches récentes montrent d’ailleurs que le peuple taïno n’a pas disparu, mais s’est métissé, laissant subsister une mémoire et des pratiques culturelles dans l’identité créole haïtienne. 

Aujourd’hui, Anacaona vit dans la littérature, l’édition, la musique et le théâtre, comme symbole national, référence féministe et icône décoloniale : cheffe politique, poétesse et gardienne de la mémoire. Elle n’est pas seulement une martyre de la conquête espagnole, mais la preuve qu’un autre ordre social, fondé sur le pouvoir des femmes, a existé et continue d’alimenter les luttes pour la dignité, la justice et la liberté.

Anacaona nous rappelle que l’Histoire n’est pas seulement écrite par les vainqueurs, mais aussi par celles et ceux dont la mémoire résiste à l’effacement.

Laissons le dernier mot à Franklin Mieses Burgos

« Anacaona n’est pas morte. Son nom s’est élevé au ciel et s’est posé sur la tête de la lune. »

Cinq siècles plus tard, la voix d’Anacaona n’est plus seule. Elle est reprise, portée, chantée par les femmes d’Haïti.

AUDIO 4 . Silans ak distans - Martha Jean-Claude 3mn27

 

 

 

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