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«
Ils appelaient cela pacifier une terre ; nous y vîmes la ruine d’un peuple. »
Bartolomé de las Casas
ANACAONA
(vers 1474 – vers 1504) – Première grande résistante des Amériques face à la
colonisation
Aujourd’hui,
je vais vous parler d’Anacaona, dont le nom signifie
« Fleur d’Or ». C’est une cheffe taïno d’Ayiti et l’une des premières grandes
figures de résistance à la colonisation espagnole. Cacique, poétesse et
diplomate, elle exerce un pouvoir politique réel dans une société où les femmes
peuvent gouverner.
Son histoire s’inscrit dans l’effondrement presque total du peuple
taïno. Après 1492, violences coloniales, travail forcé et maladies ravagent la
population. Cinq siècles après sa mort, Anacaona demeure une référence majeure
du féminisme décolonial et des luttes autochtones, entre sources coloniales du
XVIᵉ siècle et mémoire haïtienne.
I. UNE FEMME
DE POUVOIR DANS LA SOCIÉTÉ TAÏNO - Jeunesse et formation
Pour
comprendre qui était Anacaona, il faut d’abord comprendre le monde dans lequel
elle est née et ce qu’une société non patriarcale pouvait offrir au monde.
Une société
où les femmes gouvernent
Anacaona
naît dans le caciquat de Xaragua, l’un des territoires les plus vastes et les
plus prospères d’Ayiti.
Pedro Mártir de Anglería le décrit comme «Ayiti est un
pays de délices, où l’on vit sans fatigue, sans misère et sans crainte ».
La société
taïno repose sur une organisation matrilinéaire et matrilocale : la filiation,
l’héritage et la légitimité passent par la lignée maternelle.
Les femmes peuvent être caciques, nobles ou interprètes des zémis, entités
spirituelles centrales de leur cosmologie. Le pouvoir féminin n’y est ni
marginal ni symbolique : il est institutionnel.
La
mythologie taïno conserve même le souvenir d’un temps où les femmes dirigeaient
le monde, avant que le soleil lui-même ne s’en indigne.
Les Taïnos racontaient aux Espagnols l’existence d’une île mystérieuse,
Matinino, « sans pères », peuplée uniquement de femmes. Mythe ou mémoire
lointaine, cette légende révèle un imaginaire collectif où le pouvoir féminin
est considéré comme naturel, voire primordial.
C’est dans
ce cadre qu’Anacaona grandit.
Sœur du grand cacique Bohéchio, elle exerce à ses côtés une influence politique
précoce, mais son autorité ne dépend pas de ce lien. Très tôt, elle joue un
rôle politique et culturel majeur dans le Xaragua.
À la mort de son frère, vers 1500, elle devient cacique à part entière, sans
contestation connue. Elle gouverne alors l’une des régions les plus riches et
les plus peuplées de l’île, reconnue comme cheffe légitime par son peuple et
par les autres caciques.
Pouvoir
politique et pouvoir culturel
L’autorité
d’Anacaona ne repose ni sur la seule structure sociale, ni sur la force.
Elle est également une figure intellectuelle et artistique centrale.
Dans les
années 1480 et 1490, tandis que l’Europe s’apprête à envahir le monde, Anacaona
devient l’une des plus grandes sambas de son époque.
Les sambas sont des poétesses, gardiennes de la mémoire collective. À travers
les areítos, chants et danses rituels, elles transmettent l’histoire, les
alliances, les valeurs et les deuils du peuple taïno.
Anacaona
excelle dans cet art avec une grâce et une puissance qui fascinent toute l’île.
Sa réputation dépasse largement les frontières du Xaragua : tous les caciques
adoptent ses chorégraphies, son étiquette de cour, ses innovations artistiques.
Elle n’est pas encore reine par le titre, mais elle règne déjà sur l’imaginaire
collectif taïno.
Même
l’observateur espagnol hostile, Oviedo, reconnaît sa dignité, la décrivant :
« Elle est courtoise, de noble parole et manières ».
Plus tard, les poètes haïtiens écriront :
« Quand Anacaona dansait, elle recréait l’arcane
mystérieuse de la joie…Quand la Fleur d’Or poétisait et disait le grand
récitatif du bonheur, la Caraïbe toute entière se sculptait de silence. »
Son autorité
culturelle nourrit son autorité politique. Anacaona gouverne par la parole, la
diplomatie, la cohésion.
Ce qui
frappe dans son parcours, c’est qu’elle n’a jamais eu à choisir entre l’art et
le pouvoir, entre la féminité et l’autorité. Dans la société taïno, une femme
peut être à la fois poète et stratège.
Ce que l’Europe chrétienne refuse farouchement aux femmes, Anacaona l’incarne
pleinement : la souveraineté sans renoncement.
Mariage et
autonomie
Anacaona
épouse Caonabo, cacique guerrier de Maguana, connu pour son opposition armée
aux Espagnols. Ce mariage renforce les alliances entre caciquats.
On pourrait
croire qu’elle s’efface derrière son époux : c’est l’inverse. Les sources
indiquent qu’elle réside majoritairement au Xaragua, où elle conserve son influence
politique et culturelle. Cette autonomie conjugale s’inscrit dans la logique
matrilocale taïno : c’est l’homme qui rejoint le clan de son épouse, non
l’inverse. Anacaona garde son pouvoir, son territoire et son indépendance.
Les chroniqueurs, tels Bartolomé de las Casas, soulignent sa stature avant même
l’arrivée des Espagnols :
« C’est une très noble personne et grande dame. »
Ce pouvoir n’était pas une exception, mais le produit d’un système social que
la conquête allait détruire.
Avant
que le monde ne bascule, il y eut les chants. Les areítos, où la mémoire se
dansait et où la parole devenait pouvoir. Écoutons une cérémonie Taino
AUDIO 3.Taíno Ceremony and Music with Irka Mateo
and Xavier Eikerenkoetter 2mn05
Mais le
monde d’Anacaona, fondé sur l’équilibre et la transmission, va être brutalement
confronté à une violence sans précédent.
1492 – Le premier contact avec les Espagnols
Ce monde fondé sur l’équilibre est brutalement brisé
en 1492, lorsque Christophe Colomb débarque à Hispaniola. Anacaona a alors
dix-huit ans. Les Taïnos accueillent d’abord les Espagnols avec hospitalité et
faste : fêtes, areítos et présents diplomatiques, comme lors des réceptions
offertes à Barthélemy Colomb en 1496 et 1497.
Très vite pourtant, la vérité se révèle dans toute sa laideur : les Espagnols
ne sont pas des visiteurs, mais des conquérants.
Ils violent
les femmes taïnos, réduisent les hommes en esclavage, imposent des tributs d’or
impossibles à livrer. Chaque homme de plus de quatorze ans doit remettre, tous
les trois mois, une clochette remplie de poudre d’or. Ceux qui échouent ont les
mains tranchées.
Anacaona
voit la soif insatiable d’or des colonisateurs et l’asservissement méthodique
de son peupleElle perçoit alors le gouffre entre deux visions du monde et
comprend que cette domination n’est pas accidentelle mais structurelle.
Une cheffe
de guerre indomptable
Lorsque
Colomb revient en 1493 avec dix-sept navires et douze cents hommes, il trouve
le fort de la Navidad détruit, ses occupants tués : la résistance s’organise
déjà.
Les sources suggèrent qu’Anacaona joue un rôle d’impulsion politique,
convainquant son mari Caonabo et son frère Bohéchio de s’unir contre
l’installation des forts espagnols.
En 1496,
Caonabo est capturé par traîtrise. Alonso de Ojeda lui aurait offert des
menottes de cuivre poli en guise de présent royal ; dès qu’il les enfile, il
est arrêté. Il meurt avant d’arriver en Espagne.
La reine de
Xaragua : entre diplomatie et résistance
Vers 1500, à
la mort de Bohéchio, Anacaona devient l’unique cacique du Xaragua a environ
vingt-quatre ans. Mais elle ne se contente pas de régner : pendant plus d’une
décennie, elle
gouverne le royaume le plus prospère d’Haïti tout en menant une résistance
depuis les montagnes, face à un empire doté d’armes à feu, de chevaux, d’une
logistique puissante et d’une idéologie de domination totale.
Elle tente une diplomatie audacieuse fondée sur les alliances
matrimoniales, espérant transformer l’ennemi en parent selon la logique
matrilinéaire taïno. Certains historiens la décrivent livrant des tributs en
coton et en cassave plutôt qu’en or, d’autres la montrent organisant une
guérilla opiniâtre. Ce qui est certain, c’est que le Xaragua reste largement
autonome et devient un refuge pour les Taïnos fuyant l’esclavage.
Souveraine seule dans une société où la continuité du pouvoir passe par les femmes, Anacaona n’a aucun équivalent en Europe. Là où Isabelle de Castille règne aux côtés de Ferdinand, elle gouverne seule : cheffe politique, stratège militaire et cheffe d’État à part entière.
Chargée de négocier
avec des envahisseurs qui ne comprennent que la soumission et l’or, elle
maintient plusieurs années une paix fragile sans jamais se soumettre. Son
intelligence politique, son indépendance et le fait qu’elle soit une femme au
pouvoir font d’elle une double menace pour l’ordre colonial.
Cette menace
va appeler une réponse radicale. Une réponse fondée sur la trahison, qui mènera
à sa mort…
II. LA
TRAHISON ET L’EXÉCUTION (1503–1504)
En 1502, un
nouveau gouverneur arrive à Hispaniola : Nicolas Ovando. C’est un homme
méthodique, calculateur, qui a reçu des instructions claires de la couronne
espagnole : pacifier définitivement l’île en éliminant les leaders autochtones.
Il prépare un plan pour capturer Anacaona.
En 1503, il
se rend au Xaragua avec plusieurs centaines d’hommes, sous prétexte de visite
pacifique.
Anacaona, suivant la tradition d’hospitalité taïno, organise une grande fête en
son honneur. Las Casas rapporte :
«
elle ordonna à tous les seigneurs de ce royaume et à tout le peuple de leurs
villes de venir dans sa cité de Xaragua pour recevoir, célébrer et rendre
hommage au grand seigneur des Chrétiens ».
Au signal
convenu, Ovando portant la main à la croix d’Alcántara sur sa poitrine, les
Espagnols encerclent les caciques réunis dans un bâtiment, les lient, puis les
brûlent vifs, tandis que les cavaliers massacrent la population à l’extérieur.
Ni femmes, ni enfants, ni vieillards ne sont épargnés. Las Casas écrit :
« C’est un acte d’une cruauté incroyable,
d’une ingratitude et d’une injustice sans mesure ».
Anacaona
parvient à s’échapper avec quelques survivants, dont sa fille Higüenamota selon
certaines traditions. Pendant plusieurs mois, Ovando la traque, ordonnant de
tuer tout Taïno rencontré, quel que soit son âge.
Finalement
capturée, Anacaona est conduite à Santo Domingo pour y être jugée et condamnée.
Elle se voit offrir la vie sauve si elle devient la concubine du gouverneur.
Elle refuse.
En 1503 ou
1504, Anacaona est exécutée publiquement à Santo Domingo.
Las Casas indique qu’elle est pendue :
«
pour lui faire honneur » ;
D’autres
traditions évoquent qu’elle fut brûlée vive sur une croix. Elle a alors environ
29 ou 30 ans.
Après l’exécution d’Anacaona, l’effondrement démographique taïno
s’accélère : près d’un million d’habitants en 1492, ils ne sont plus qu’environ
60 000 en 1508, quelques centaines dans les années 1530-1540, jusqu’à être
considérés comme presque éteints vers 1550. Cette disparition résulte des
massacres, du travail forcé, des famines, des déplacements et des maladies
introduites par les Européens.
III. LA
RÉSISTANCE CONTINUE ET L’HÉRITAGE
Cinq siècles après sa mort, Anacaona est devenue une figure majeure du féminisme décolonial et des luttes autochtones. Elle rappelle l’existence de sociétés où les femmes héritaient, gouvernaient et créaient légitimement, avant que la colonisation ne détruise méthodiquement ces ordres. Pour des penseuses comme Françoise Vergès ou Maria Lugones, elle incarne un pouvoir féminin précolonial effacé puis reconfiguré par un patriarcat racialisé, imposé par la violence coloniale.
En Haïti, Anacaona est une héroïne fondatrice : première résistante face à l’ordre colonial naissant, elle relie symboliquement la résistance taïno aux soulèvements d’esclaves de 1791 et à la révolution de 1804. Des recherches récentes montrent d’ailleurs que le peuple taïno n’a pas disparu, mais s’est métissé, laissant subsister une mémoire et des pratiques culturelles dans l’identité créole haïtienne.
Aujourd’hui, Anacaona vit dans la littérature, l’édition, la musique et le théâtre, comme symbole national, référence féministe et icône décoloniale : cheffe politique, poétesse et gardienne de la mémoire. Elle n’est pas seulement une martyre de la conquête espagnole, mais la preuve qu’un autre ordre social, fondé sur le pouvoir des femmes, a existé et continue d’alimenter les luttes pour la dignité, la justice et la liberté.
Anacaona nous rappelle
que l’Histoire n’est pas seulement écrite par les vainqueurs, mais aussi par
celles et ceux dont la mémoire résiste à l’effacement.
Laissons le dernier mot à Franklin Mieses Burgos
« Anacaona n’est pas
morte. Son nom s’est élevé au ciel et s’est posé sur la tête de la lune. »
Cinq
siècles plus tard, la voix d’Anacaona n’est plus seule. Elle est reprise,
portée, chantée par les femmes d’Haïti.
AUDIO 4 . Silans ak distans -
Martha Jean-Claude 3mn27
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