Ban Zhao (47‐117)

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« Se taire n’est pas toujours obéir ; parfois, c’est apprendre à parler autrement. »

C’est exactement ce que fait Ban Zhao (45/49 – 117/120 de notre ère) une féministe avant l’heure, entre savoir, devoir et résilience.

Figure majeure de l’histoire chinoise, Ban Zhao est une pionnière dont l’héritage continue de diviser autant qu’il inspire. Première historienne de Chine, conseillère impériale et autrice, elle incarne un féminisme pragmatique : maîtriser les codes dominants pour mieux les subvertir.

Sous la dynastie Han, à une époque où les femmes doivent se taire, obéir et se limiter au foyer, une voix singulière s’élève. Historienne, astronome, mathématicienne, poétesse et éducatrice, Ban Zhao bouleverse les conventions. Elle devient la première historienne chinoise connue en achevant le Livre des Han après la mort de son frère Ban Gu, sur ordre impérial. Elle dirige une équipe de lettrés masculins, supervise la bibliothèque impériale et forme de jeunes érudits. Tutrice de l’impératrice Deng Sui et des concubines, elle exerce une influence politique exceptionnelle pour une femme. On la surnomme « la Vénérable Dame Cao », signe d’un statut sans précédent.

Née dans une famille de lettrés, elle développe une pensée lucide sur la condition féminine et fait de l’érudition une arme morale et intellectuelle. Son parcours illustre une stratégie : transformer les contraintes en leviers, inscrire la voix des femmes au cœur même de l’Histoire.

I. Une enfance entre les livres et les étoiles

Ban Zhao naît entre 45 et 49, à Anling, dans la province du Shaanxi, au sein du clan Ban, une famille d’érudits et de fonctionnaires impériaux. Son père, historien renommé, commence la rédaction du Livre des Han, l’histoire officielle de la dynastie. Son frère Ban Gu, poursuivra ce projet, tandis que Ban Chao, deviendra un général renommé.

Très tôt, elle reçoit une éducation exceptionnelle pour une fille : classiques confucéens, poésie, histoire, mais aussi astronomie et mathématiques, disciplines alors réservées aux hommes. Elle apprend le qin, compose des poèmes et se passionne pour les sciences et les débats philosophiques. Elle étudie les calculs célestes, les théories des cinq éléments et les Neuf chapitres sur l’art mathématique, manuel d’arithmétique, géométrie et algèbre. Adolescente, elle débat déjà avec les érudits de la cour, fait exceptionnel pour une jeune fille. Elle écrit :

 « Les étoiles ne mentent pas, mais les hommes oublient souvent de les observer. »

Son père l’initie aux textes historiques et aux observations célestes avant de mourir alors qu’elle est encore jeune. Ses frères reconnaissent son talent et l’associent aux travaux du Livre des Han. Sa mère, femme lettrée,  dont le nom est perdu,  joue un rôle essentiel dans sa formation et son indépendance intellectuelle.

II. Un mariage précoce, un veuvage libérateur

À 14 ans, Ban Zhao épouse Cao Shishu, un érudit local, issu d’une bonne famille. Le mariage est arrangé, mais Cao Shishu est cultivé et respectueux, une rareté dans les récits de l’époque, souvent silencieux sur la vie conjugale des femmes. Quelques années plus tard, il meurt, alors que Ban Zhao n’a pas encore 20 ans. Dans la Chine des Han, une jeune veuve est censée se remarier. Ban Zhao refuse. Elle choisit de rester célibataire et de se consacrer à l’étude et à l’écriture, un acte de rébellion silencieuse dans une société qui attend des femmes qu’elles se soumettent aux hommes. Elle justifie ce choix dans ses lettres :

« J’ai entendu dire qu’un bon mari est aussi rare qu’une licorne. Comment puis-je me contenter de moins ? ….Quand le ciel m’a enlevé mon soutien, j’ai dû me tenir debout seule. J’ai choisi de me consacrer à l’étude et à l’écriture, plutôt que de me laisser définir par mon veuvage. »

Elle s’installe à Luoyang, capitale des Han, chez son frère Ban Gu, et participe activement aux projets intellectuels de sa famille. Elle élève seule son fils Cao Yong, auquel elle offre une éducation rigoureuse. Il deviendra fonctionnaire respecté.

Dans une requête à l’empereur, elle écrit :

« Votre servante, bien que femme, ose supplier Votre Majesté de se souvenir des services rendus par sa famille. »

III. Une carrière intellectuelle et politique hors norme

En 92, après l’exécution de Ban Gu, l’empereur lui confie l’achèvement du Livre des Han. Elle mène ce travail monumental à bien en une dizaine d’années. Le Hanshu couvre plus de deux siècles de règne. Elle rédige plusieurs chapitres, enrichit l’œuvre de biographies féminines et contribue à des sections complexes, notamment en astronomie et géographie, devenant la première historienne chinoise connue. Elle aurait dit :

 « L’Histoire n’est pas seulement l’affaire des hommes. Les femmes, elles aussi, ont façonné le destin de l’Empire. »

Elle met ainsi en lumière des femmes dont la vertu repose sur l’intelligence et le courage. Son œuvre est si respectée qu’elle est consultée par les plus hauts dignitaires de la cour.

L’une de ses pétitions à l’empereur illustre son audace :

 « Je supplie Votre Majesté de me permettre de terminer l’œuvre de mon frère, afin que le Livre des Han ne reste pas inachevé et que la mémoire de notre dynastie soit préservée. »

En 103, l’impératrice Deng Sui la nomme tutrice officielle du palais. Ban Zhao enseigne aux femmes de la cour les classiques, l’astronomie et les mathématiques, faisant entrer les savoirs scientifiques dans les appartements féminins. Impressionnée, Deng Sui, lui accorde le titre de « Dame Cao », ou « Vénérable Dame Cao », et la consulte régulièrement sur les affaires d’État. Directrice de la bibliothèque impériale, elle forme des érudits, supervise les archives et participe aux décisions politiques, brisant le monopole masculin du savoir.

Le Hou Hanshu la décrit ainsi :

« Elle est douce mais ferme, méthodique, se levant tôt pour étudier et écrivant tard dans la nuit. »

Un jour, l’impératrice Deng Sui lui demande comment elle concilie ses devoirs de mère, d’éducatrice et d’historienne. Ban Zhao répond :

« Une femme doit être comme l’eau : fluide pour s’adapter, mais assez profonde pour ne pas être ébranlée. »

AUDIO 03 -Tan Dun – Nu Shu the Secret Songs of Women 1mn37.wav

IV. Une pensée entre conformisme et subversion

Ban Zhao incarne les contradictions d’une femme lettrée dans une société patriarcale. Vers 105, elle rédige le Nüjie (Préceptes pour mes filles), traité qui semble prôner modestie et obéissance, tout en défendant explicitement l’éducation des femmes.

Son œuvre poétique, notamment L’Ode à l’hirondelle et Voyage vers l’Est, exprime la solitude, la mélancolie et la résilience d’une veuve savante, tout en interrogeant la condition féminine et le prix de l’indépendance.

 « L’hirondelle vole seule, loin de son nid,
Son chant résonne dans le vent du soir.
Qui entendra sa plainte ? »

Dans le Nüjie, elle affirme :

« Un homme non instruit ne peut se distinguer ; une femme non instruite ne peut élever ses enfants ni assister son mari. Comment pourrait-elle être vertueuse sans savoir ? »

Ce paradoxe est stratégique : elle utilise les règles confucéennes pour ouvrir un espace d’autonomie intellectuelle. Certains y voient une « stratégie de survie », un « féminisme confucéen » où l’émancipation passe par l’usage intelligent des codes patriarcaux plutôt que par leur rejet frontal. Elle écrit :

« J’ai écrit ces leçons non pour imposer des chaînes, mais pour offrir un guide aux femmes qui, comme moi, doivent naviguer entre devoir et désir. »

Son influence sera immense : le Nüjie devient l’un des « Quatre Livres pour les femmes », canon éducatif féminin pendant près de deux millénaires, utilisé à la fois pour éduquer et pour contrôler les femmes.

V. Une scientifique avant l’heure

Ban Zhao contribue aussi aux savoirs scientifiques. Elle participe aux chapitres astronomiques du Livre des Han et au « Traité sur les phénomènes célestes », vaste synthèse des connaissances de l’époque : constellations, mouvements planétaires, éclipses, comètes et « étoiles invitées ». Elle écrit dans le Hanshou :

« Les anciens astronomes ont parfois confondu Vénus et Mercure en raison de leur proximité apparente. Il faut distinguer leur période de révolution pour éviter les erreurs de prédiction…Le ciel est un miroir des affaires humaines. Quand une étoile nouvelle apparaît, c’est un signe que le Ciel observe les actes des hommes. »

Elle travaille sur les cycles célestes, les éclipses et les comètes, et applique les mathématiques à la mesure des champs et au calendrier lunisolaire :

« Multipliez la somme des bases parallèles par la hauteur, puis divisez par deux. »

Directrice de la bibliothèque impériale, elle conserve les textes astronomiques, forme les astronomes et rédige des rapports où les phénomènes célestes justifient parfois les réformes et décisions politiques.

Elle établit un lien étroit entre observation du ciel et morale du pouvoir :

« Quand le Soleil est éclipsé, c’est que le souverain a négligé ses devoirs. Quand une comète traverse le ciel, c’est que la justice n’est pas rendue. »

Dans un fragment poétique, elle compare la Lune à une femme :

« La Lune croît et décroît, comme la fortune des hommes.
Mais son éclat revient toujours — ainsi en est-il de la vertu. »

Ses contributions scientifiques seront longtemps minimisées, mais des savants comme Shen Kuo reconnaîtront que « les anciens astronomes des Han, comme Ban Zhao », avaient compris les cycles des éclipses.

 VI. Héritage et réinterprétations

Ban Zhao meurt entre 117 et 120, après une vie consacrée à l’étude, à l’enseignement et au service de la cour. Ses funérailles sont organisées par l’État, honneur réservé aux plus grands dignitaires. Son fils Cao Yong perpétue le nom des Ban, mais c’est surtout son influence intellectuelle qui lui survit, à travers le Livre des Han et les Leçons pour les femmes..

Son héritage reste ambivalent. Certaines féministes modernes voient en elle une figure de la soumission, rappelant que le Nüjie a servi pendant des siècles à justifier l’oppression des femmes. D’autres, comme Li Xiaojiang ou Dorothy Ko, y lisent au contraire une stratégie de survie et de subversion discrète. Li Xiaojiang dit :

 « Ban Zhao a transformé la soumission en stratégie. En écrivant les règles, elle a aussi créé des espaces où les femmes pouvaient respirer. »  

Et Dorothy Ko

« Les Leçons pour les femmes est à la fois un carcan et un manuel de survie. Ban Zhao a donné aux femmes les outils pour exister dans un monde qui les niait. »

Aujourd’hui encore, son œuvre continue d’être réinterprétée : modèle de vertu pour les uns, outil de résistance pour les autres.

En Chine, le Parti communiste l’a réhabilitée comme figure de « femme vertueuse », tandis que des collectifs féministes détournent le Nüjie en slogans : « Une femme doit obéir… à elle-même. » Au Japon et en Corée, universitaires et militantes la revendiquent comme figure d’un « féminisme confucéen » capable d’utiliser les codes du patriarcat pour mieux les fissurer. En Occident, où le Nüjie n’a été traduit que tardivement, elle est lue comme une penseuse de la résistance dans l’oppression.

Conclusion – Ban Zhao, une féministe pragmatique avant l’heure

Ban Zhao montre que le féminisme n’est ni linéaire ni homogène : ses armes furent l’éducation, l’érudition et l’influence indirecte, là où la révolte frontale était impossible. Elle brise un plafond de verre en devenant la première historienne chinoise, astronome et mathématicienne respectée, conseillère de l’impératrice, directrice de la bibliothèque impériale et autrice de poèmes qui disent la solitude et la résilience des femmes.

Elle n’était pas une révolutionnaire au sens moderne, mais une stratège. Elle a inscrit la voix des femmes dans les textes officiels, là où d’autres auraient été réduites au silence

Son histoire rappelle que la lutte pour l’égalité peut prendre des formes multiples : révolte frontale, comme chez certaines féministes contemporaines, ou résistance patiente et rusée, comme chez elle.

Dans Voyage vers l’Est, écrit alors qu’elle accompagne son fils loin de la capitale, elle résume son destin de lettrée et de femme en lutte :

« Déjà, nous quittons l’ancien et rejoignons le neuf.
Mon esprit est inquiet et mon cœur est triste.
[…]
En réalité, la véritable vertu ne peut pas mourir.
Bien que le corps se décompose, le nom vit toujours. »

AUDIO 04 -Tan Dun Zheng Concerto 3mn14

 

 

 


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