Colette Magny (1926 - 1997 )

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«Dans la famille coup de poing, Ferré c’est le père, Ribeiro la fille, Lavilliers le fils. Et moi la mère!»

Cette phrase, c’est Colette Magny qui la lançait. Une voix féministe et rebelle, née en 1926 à Paris et disparue trop tôt en 1997.

Il y a cent ans donc, naissait celle qui fut bien plus qu’une chanteuse : une force politique, une pionnière, une insoumise.

Chanteuse de blues, de free jazz et de chanson française, elle a bousculé les codes, exploré sans limites, créé sans compromis. Autrice-compositrice, multi-instrumentiste, elle a choqué, fasciné, marqué son époque. Pourtant, l’Histoire a failli l’effacer. Trop libre, trop en avance, trop dérangeante.

La jeune fille rangée

Fille de Georges Magny, directeur de coopérative, et de Fernande Collas, actrice de théâtre, Colette grandit entre Paris, Reims et Boulogne-Billancourt. Rien ne la prédestine à la scène. Elle mène d’abord une vie « rangée », études solides, anglais impeccable.  De 1948 à 1962, elle est secrétaire bilingue à l’OCDE. « Je n’avais pas lu un journal jusqu’à trente ans », confiera-t-elle. Une employée sérieuse, efficace, invisible.

Pourtant, le blues la sauve. Handicapée par une obésité précoce, elle trouve refuge dans les voix de Bessie Smith et Billie Holiday. « Le blues, ce n’est pas une musique triste. C’est une musique de survie. » Encouragée par le clarinettiste Claude Luter, elle s’essaie à la guitare à trois cordes et commence à composer. La musique afro-américaine lui offre une reconnaissance. Une façon d’assumer une voix hors norme, grave, rugueuse, « qui vient du ventre, de là où on a mal ».

Le déclic

Tout bascule en 1956. Un soir, elle assiste à l’attaque d’un meeting sur la guerre d’Algérie par des activistes d’extrême droite, sous l’œil complaisant de la police. Le lendemain, aucun journal n’en parle. « À partir de là, j’ai lu la presse tous les jours. » C’est le début de son engagement. « Les Noirs américains m’ont appris qu’on pouvait transformer la colère en beauté sans l’édulcorer. »

L’entrée en dissidence

À 36 ans, elle quitte l’OCDE et se lance dans la chanson. « Je ne chante pas pour distraire. Je chante pour que les gens se réveillent. » Elle débute à La Contrescarpe, un cabaret de la Rive gauche, avec un répertoire en anglais. Mireille la remarque et l’invite au Petit Conservatoire Sa prestation de « Melocoton », un blues en apparence léger, mais déjà chargé de critique sociale, la propulse au hit-parade. « Le melon, c’est bon quand c’est bien mûr… Mais les patrons, nous prennent pour des poires. »

Le succès est fulgurant. En avril 1963, elle éclipse Sylvie Vartan à l’Olympia. Mais elle refuse de devenir « l’Ella Fitzgerald blanche ». « Je n’ai jamais chanté le blues pour faire américain. Je le chantais parce que je me reconnaissais dans cette douleur-là. »

CBS, son label, veut capitaliser sur « Melocoton », mais elle impose ses textes politiques : « Viva Cuba », « Choisis ton opium », « Le mal du vivre » , une chanson sur l’aliénation sociale  : « Ça pue, ça pue, ça pue / Le mal du vivre / Dans les villes, dans les usines, / Dans les bureaux bien rangés. »

Le titre est censuré par l’ORTF. Elle en tire une leçon : « La neutralité, c’est déjà un choix politique. »

La rupture et l'engagement radical

En 1964, Colette Magny rompt avec CBS. Elle rejoint alors Le Chant du Monde, un label proche du Parti communiste, où elle peut mêler blues, poésie et engagement politique, loin des attentes commerciales.

Elle devient alors l’une des rares voix de la protest song en France. Elle chante le Vietnam, Cuba, les mouvements révolutionnaires. « Vietnam, Vietnam, / Ton nom claque comme une balle / Dans la bouche des puissants. » Elle enregistre des disques qui deviennent des archives des luttes sociales : « Frappe ton cœur », « Vietnam 67 ». Elle invente un style de collage sonore, mêlant slogans et récits de lutte. . « À Saint-Nazaire » évoque les luttes ouvrières ; « Bura-Bura », les victimes d’Hiroshima.

« Quand on comprend ce qui se passe dans le monde, on ne peut plus chanter n’importe quoi. »

Elle ne se contente pas de chanter : elle va là où les luttes se vivent. À la Fête de l’Humanité, dans les MJC, les usines occupées, les bassins miniers. « Je suis un petit pachyderme de sexe féminin », lance-t-elle avec autodérision. Sa voix, son corps, ses textes prennent de la place. « Je ne veux pas être une star. Je veux être une voix. »

Rapidement étiquetée « gauchiste », « emmerdeuse », elle est dénigrée, censurée, absente des antennes. Pourtant, elle sort douze albums contre vents et marées, dont « Répression » en 1972, dédié aux Black Panthers.

Dans le feu de la révolte

En mai 68, elle est sur tous les fronts. Dans « Mai 68 », elle chante sa peur et sa place dans l’histoire : « Un soir je revenais de chanter / On m’a téléphoné / Il y avait des blessés, / Des gosses matraqués. / J’ai eu peur, / Je ne suis même pas allée / Ramasser les blessés. / Dans les usines je me suis planquée / Pour les travailleurs, chanter. » Son disque « Magny 68/69 » est un collage sonore, un journal de lutte. Elle refuse l’image héroïque du révolutionnaire. « Je n’ai jamais cru que l’art devait être au-dessus de la mêlée. Moi, je suis dedans. Jusqu’au cou. »

Elle chante dans les maisons de la culture, les mines en crise, les comités de soutien. « Les militants, / C’est pas ceux qu’on montre à la télé, / C’est ceux qui tiennent / Quand tout craque. »

Autour d’elle, des figures comme François Tusques, Catherine Ribeiro, Ariane Mnouchkine ou Ernest Pignon-Ernest.

Chanson : Nobody Knows You When You're Down and Out 



L’explosion des formes

Colette Magny ne se contente pas de politiser ses textes, elle révolutionne la structure même de la chanson. Avec « Feu et rythme » (Grand Prix de l’Académie Charles Cros) et « Répression », elle explore le free jazz, les textes scandés, la violence policière. « Répression, / Ça commence toujours / Par des mots polis.»

Avec « Transit » en 1975, elle explose le format couplet-refrain pour des collages sonores et des improvisations. « Je n’ai jamais aimé les chansons bien rangées. J’aime quand ça déborde. Je ne fais pas carrière. Je fais ce que j’ai à faire. Si les gens ne comprennent pas, tant pis. Je ne vais pas simplifier ma pensée pour être applaudie. »

Elle invente la chanson-chronique : montages de documents, slogans, témoignages ouvriers (« Pena Konga » avec les grévistes de Pennaroya). Sa voix devient un outil de résistance, un micro tendu vers les opprimés.

Une voix féminine qui dérange

À une époque où l’on attend des chanteuses qu’elles soient jeunes, minces et souriantes, Colette Magny impose l’inverse. « Une femme qui chante fort, qui pense fort, qui parle fort, ça dérange plus qu’un homme. Je n’ai jamais voulu être séduisante. Je voulais être juste. »

Son féminisme est une pratique : prendre la parole, occuper l’espace, refuser la douceur obligatoire. « On ne pardonne pas facilement à une femme d’être en colère. » Cette attitude lui vaut censure et marginalisation. Ses disques sont rayés des ondes de l’ORTF.

Années 1970–1980 : diversité et marginalisation

Pourtant, elle continue de chercher, de surprendre. « Visage-Village » (1977) mêle rock et accordéon. « Je Veux Chaanter » (1979) est un projet singulier avec des enfants et des instruments bricolés. Dans « Chansons pour Titine » (1983), une autre nuance de sa voix apparaît : plus tendre, plus intime, mais toujours lucide. « J’ai porté trop de colères, / Mais je n’en ai jamais eu honte. »

Elle revient aussi vers des formes de jazz-blues épurées, tout en expérimentant le parlé-chanté, anticipant le spoken word. Elle pose sa voix sur des thèmes écologiques et sociaux, jusqu’aux textes rappés d’« Inédits 91 » sur le péril écologique.

« Kevork » : l’opéra-rock de la pintade

Mûri pendant vingt ans, « Kevork », son dernier album, naît de sa rencontre avec Jean-Marie Lamblard, un éleveur de pintades. « Cet oiseau, "dame de voyage" condamnée à l’errance, est à mon image », confie-t-elle. Le disque, financé par souscription, explore l’esclavagisme, le racisme, la grossophobie, mais aussi la liberté dans les relations amoureuses. « On est marginalisées, forcées de lutter… C’est peut-être pour cela que personne n’a voulu de ma pintade », avoue-t-elle en 1989.

L’amour des femmes, en poésie et en résistance

Colette Magny a brisé les tabous. Dès 1967, dans « La dame du Guerveur », elle ose chanter son amour pour une femme, s’inspirant d’une légende bretonne. « Elle est venue un soir / Avec ses yeux de braise / Et son cœur en exil ». C’est l’une des premières déclarations d’amour lesbien dans la chanson française.

En 1979, elle apparaît dans le premier numéro de la revue lesbienne « Désormais » et assume : « Moi, si j’aime une femme, c’est parce que c’est une femme. » Sans se revendiquer militante, elle incarne une liberté qui inspire. « Ton amour est le poumon de ma liberté. »

En 1984, invitée dans l’émission Champs-Élysées, elle fait un coming out bisexuel en détournant un standard : « Mais j’ai rencontré Titine et j’ai le cœur content. »

En 1989, dans « Kevork », elle glisse « Sphinx de nuit », une chanson d’amour adressée à une femme, où sa compagne se métamorphose en papillon nocturne. « Sphinx de nuit, sauvage / Unique, royale et mauve / […] Pour séduire tu te déguises / Au carnaval des orchidées. » L’orchidée, fleur nocturne évoquant le sexe féminin, devient le symbole d’une liberté sensuelle. Elle ose même aborder le vieillissement amoureux : « Ne te farde pas, je peux supporter / D’entrevoir la mort sur ton visage. »

Comme le souligne la journaliste Hélène Hazera, « dans le répertoire lesbien, il y a toujours une revendication, même derrière une histoire d’amour. Ici, la déclaration échappe au grand public, mais pas aux oreilles averties. »

Le corps qui lâche, la voix qui résiste

Jusqu’au début des années 1990, Colette Magny continue de se produire. Mais son corps, usé par la maladie et des douleurs chroniques, finit par la trahir. Elle se retire dans le Tarn-et-Garonne, à Verfeil-sur-Seye, pour continuer à créer. Cette fin de parcours révèle la manière dont une société traite les artistes qui refusent les normes. Elle paie le prix de son intransigeance. Pourtant, même affaiblie, elle ne renonce à rien. « Je n’ai aucun regret. J’ai fait exactement ce que je pouvais faire. Si c’était à refaire, je referais pareil. Peut-être encore plus violemment. »

Mort, oubli, renaissance

Colette Magny s’éteint le 12 juin 1997, à 70 ans, à Villefranche-de-Rouergue. Elle laisse derrière elle une œuvre inclassable : du blues, du free jazz, des chansons engagées, des pièces expérimentales. Une œuvre qui ne cherche ni le consensus ni la postérité facile et qui, précisément pour cela, ne peut pas disparaître.

L’héritage d’une insoumise, riot grrrl avant l’heure

Colette Magny n’a jamais été une artiste comme les autres. Punk avant l’heure, féministe avant le mot, elle a traversé la chanson française comme un ouragan. De « Melocoton » à « Kevork », elle a transformé chaque note, chaque cri en une arme au service des opprimés. Elle a osé tout dire : l’amour lesbien, la colère ouvrière, la révolte écologiste. « Je chante car j’en ai besoin, j’ai envie d’ouvrir ma gueule et beugler… Je ne suis pas une chanteuse, je suis une voix qui crie là où on l’étouffe », lançait-elle, résumant d’un trait son rôle dans la musique et dans la société

Son approche rappelle, bien avant leur émergence, l’esprit des Riot Grrrls des années 1990. Comme ces punks féministes américaines qui hurlaient « Girls to the front », Magny a refusé d’être « séduisante », « polie » ou « acceptable ». Elle a chanté « pour celles qu’on a fait taire », mêlant poésie, colère et engagement sans jamais édulcorer son propos.

Longtemps reléguée aux marges, son œuvre est redécouverte dans les années 2000 par des rappeurs, des slameurs, des féministes. Une anthologie de dix CD paraît en 2018, et des festivals comme « Colette Magnyfique » lui rendent hommage. Des artistes aussi variés que Thurston Moore ou Catherine Ribeiro se réclament de son héritage.

Pourquoi Magny résonne-t-elle encore aujourd’hui ? Parce qu’elle a incarné, bien avant son temps, l’art comme résistance. Une femme qui a fusionné Rimbaud et le free jazz, les Black Panthers et les mineurs du Nord, l’écologie et le féminisme. « Écouter Colette Magny, c’est accepter l’inconfort » écrit-on souvent à son sujet.  Mais c’est aussi comprendre que la colère, la liberté et la poésie peuvent changer le monde.

Aujourd’hui, alors que les luttes pour la justice sociale, l’écologie et les droits des minorités sont plus urgentes que jamais, son héritage n’est pas un souvenir : c’est un appel. « Ma voix n’est pas faite pour séduire, mais pour crier à la place de celles qu’on a fait taire. ..Chanter, c’est comme respirer : si on m’empêche de le faire, je meurs.» Comme les Riot Grrrls après elle, elle nous rappelle que l’art doit déranger pour faire avancer l’histoire.

Comme elle l’écrivait dans « La Vivante » : « Je ne suis pas une sainte, je suis une vivante / Qui marche sur les braises des mots qu’on a brûlés. » Et d’ajouter, avec la rage qui la caractérisait : « On m’a toujours dit : Tais-toi, tu es une femme, tu es grosse, tu es laide. Alors j’ai décidé de crier trois fois plus fort.»

Chanson : Sphinx de nuit 

 




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