Harriet Tubman ( 1822 - 1913)

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« Je suis née esclave, mais je suis morte libre. Et j’ai passé ma vie à libérer les autres. »

Cette déclaration d’Harriet Tubman résume une existence tout entière vouée à briser les chaînes de l’oppression sous toutes ses formes.

Née vers 1822 dans le Maryland et morte le 10 mars 1913 à Auburn (État de New York), elle est une figure majeure de la lutte contre l’esclavage, le racisme et les inégalités. Ancienne esclave en fuite, elle devient la la plus célèbre « conductrice » du chemin de fer clandestin (Underground Railroad), qui permit à des centaines de personnes esclavisées d’accéder à la liberté.

Pendant la guerre de Sécession, elle s’engage aux côtés de l’Union comme cuisinière, infirmière, aux côtés de Clara Barton, mais surtout comme éclaireuse, espionne et guide pour l’armée de l’Union.

Elle est la première femme à diriger une opération militaire sur le sol américain, lors du raid de la rivière Combahee, qui libère plus de 700 personnes réduites en esclavage. Après la guerre, elle milite pour le droit de vote des femmes et contre la ségrégation raciale.

1. Origines : une jeunesse marquée par la violence et les premières résistances

Avant de devenir la « Moïse de son peuple », Harriet Tubman naît esclave vers 1822 dans le Maryland, sous le nom d'Araminta « Minty » Ross. Comme pour la plupart des personnes réduites en esclavage, ni sa date ni son lieu de naissance ne sont précisément enregistrés. Dans cette famille de neuf enfants, trois de ses sœurs sont vendues. Lorsque son frère Moïse est menacé d'être vendu, leur mère Rit le cache pendant un mois et menace quiconque tenterait de l'emmener. Cet acte nourrit en Harriet l'idée que résister est possible.

Dès cinq ou six ans, Minty est louée comme domestique et nounou, battue chaque fois que le bébé pleure. Accusée d’avoir volé un morceau de sucre, elle se cache cinq jours dans une porcherie avant d’être reprise et violemment punie, gardant à vie les cicatrices de ces sévices. Pour se protéger, elle multiplie les couches de vêtements. Une autre fois, elle mord un homme blanc qui la frappe, ce qui le dissuade, par la suite, de s'en prendre à elle.

Vers douze ans, envoyée dans une mercerie, elle refuse d’aider un contremaître à maîtriser un esclave en fuite : il lance un poids métallique vers le fugitif qui frappe la jeune fille à la tête. Elle expliquera plus tard : 

« Mes cheveux, jamais peignés, se dressant anarchiquement, ont peut-être amorti le choc et m'ont sauvé la vie. » 

Gravement blessée, laissée sans soins pendant deux jours sur le siège d’un métier à tisser, elle est ensuite renvoyée sans ménagement au travail dans les champs. L’homme qui la loue déclare :

 « Elle ne vaut pas un sou. » 

Cette blessure lui laisse des séquelles à vie : crises, migraines, pertes de connaissance, mais aussi des visions qu'elle interprète comme des signes divins.

Harriet développe alors une profonde spiritualité. Comme beaucoup d’esclaves, elle rejette la lecture de la Bible imposée par les esclavagistes et puise sa force dans les récits de libération de l’Ancien Testament, en particulier celui de Moïse guidant son peuple hors d’Égypte. Elle résume un jour sa méthode de survie et de lutte par ces mots : « J’ai toujours fait confiance à mon instinct et à Dieu. »

Elle raconte un rêve récurrent de son enfance esclave :
« Je rêvais souvent que je volais comme un oiseau au-dessus des champs, des villes, des rivières et des montagnes. Mais il semblait que je n’en avais pas la force, et juste au moment où je sombrais, il y avait des dames tout habillées de blanc là-bas, qui tendaient les bras et me tiraient de l’autre côté. »

Ces visions nourrissent sa conviction d’être guidée et investie d’une mission. Plus tard, on la surnommera la « Moïse noire » ; comme le note l’historienne Deirdre Cooper Owens :

« une femme noire handicapée siégeait au centre de la libération ».

2. Son mariage : un contrat sous tension entre liberté conjugale et liberté individuelle

Jeune adulte, elle prend le prénom d’Harriet, probablement en l’honneur de sa mère, et, vers 1844, épouse John Tubman, un homme noir libre. Pour une femme asservie, ce mariage n’offre pourtant aucune sécurité : elle peut être vendue à tout moment et ne possède aucun droit sur ses enfants. Harriet rêve de partir vers le Nord, de « traverser la ligne » et d’être libre ; John, lui, se satisfait de sa condition d’homme libre dans un État esclavagiste et, selon certaines sources, menace de la dénoncer si elle tente de fuir. Là où une épouse libre pourrait espérer le soutien de son mari, elle se heurte à un homme qui ne comprend pas que la liberté de sa femme vaut plus que sa propre tranquillité.

Ce choix intime prépare déjà la rupture à venir : Harriet préfère risquer la fuite plutôt que rester liée à un mari qui accepte l’ordre esclavagiste. En quittant un homme libre pour conquérir sa propre liberté, elle pose un geste profondément féministe, affirmant déjà que ni son corps ni son destin n’appartiendront à un homme. Elle dit :

« Il y avait deux choses auxquelles j’avais droit, la liberté ou la mort ; si je ne pouvais pas avoir l’une, j’aurais l’autre. »

3. La conquête de la liberté : fuite, résistance et naissance d’une héroïne

En 1849, craignant d’être vendue après la mort de son maître, Harriet tente d’abord de fuir avec ses frères, qui, pris de peur, la forcent à rebrousser chemin. Peu après, elle s’échappe à nouveau, seule cette fois. Aidée par des quakers et des abolitionnistes du Chemin de fer clandestin, elle rejoint la Pennsylvanie, où l’esclavage est aboli. Elle raconte son arrivée :
« Quand je découvris que j’avais franchi cette ligne, je regardai mes mains pour voir si j’étais la même personne. Il y avait une telle gloire sur tout : le soleil est apparu comme l’or à travers les arbres et sur les champs, et je me sentais comme si j’étais au Paradis. »

Plus tard, elle résume la radicalité de ce choix :
« J’avais franchi cette ligne dont j’avais si longtemps rêvé. J’étais libre ; mais il n’y avait personne pour m’accueillir au pays de la liberté. J’étais une étrangère en terre étrangère. »

Devenue libre à Philadelphie, elle revient tenter de convaincre John de la suivre ; il refuse, ayant refait sa vie. Elle offre alors à un autre homme le costume acheté pour son mari… et l’aide, lui, à s’évader. Ce geste dit tout : son énergie sera désormais consacrée à celles et ceux qui choisissent la liberté.

À Philadelphie, elle rencontre William Still, qui consigne l’histoire des fugitifs dans The Underground Railroad. Mais pour elle, la liberté ne se conçoit pas seule :

« Mon père, ma mère, mes frères et sœurs et amis étaient au Maryland. Mais j’étais libre, et ils devraient être libres eux aussi. »

Harriet devient alors « conductrice ». Pendant une dizaine d’années, elle effectue environ treize voyages vers le Maryland et conduit directement une soixantaine de personnes vers la liberté, tout en aidant beaucoup d’autres. Elle-même dira :

« J’ai été la conductrice du chemin de fer clandestin pendant huit ans, et je peux dire ce que peu de conducteurs peuvent dire : je n’ai jamais fait dérailler mon train et je n’ai jamais perdu un seul passager. »

Elle voyage parfois le samedi soir, sachant que les avis de recherche ne paraissent que le lundi ; elle utilise des médicaments pour calmer les bébés ; elle porte un pistolet, prévenant ceux qui voudraient faire demi-tour : 

« Vous serez libres ou morts. » 

Une fois, presque reconnue par son ancien maître, elle lâche deux poulets et se met à courir après eux, jouant la scène comique pour le tromper. Une autre fois, elle fait monter son groupe dans un train vers le Sud, sûre que personne n'imaginerait une telle audace. Sa réputation grandit : on la surnomme « Moses » (Moïse), et des primes importantes sont offertes pour sa capture. Frederick Douglass écrira : «

À l'exception de John Brown, je ne connais personne qui ait volontairement affronté plus de périls et de difficultés pour servir nos esclaves qu'elle. »

Le Fugitive Slave Act de 1850 rendant le Nord plus dangereux, le Chemin de fer clandestin oriente de plus en plus les fugitifs vers le Canada ; Harriet les y conduit elle‑même à plusieurs reprises.

En 1860, au Melodeon Hall de Boston, elle prend la parole sous le nom de « Moïse ». Le journal The Liberator rapporte :

« Une femme de couleur répondant au nom de Moïse, elle-même fugitive, qui est retournée huit fois dans les États esclavagistes afin de sauver d’autres personnes de l’asservissement et qui a rencontré un succès extraordinaire dans ses efforts, a ensuite été présentée. Elle a raconté l’histoire de ses aventures dans un style modeste mais singulier et amusant, qui a suscité de nombreux applaudissements. »

Sa carrière de conductrice s’achève à la veille de la guerre de Sécession, mais la légende est déjà née : celle d’une femme noire, ancienne esclave, analphabète et handicapée, qui a défié un système tout entier armée de sa foi, de son courage et de sa détermination à ne perdre « aucun passager »

Mica Paris - Go Down Moses 



4. 1861-1865 : une héroïne de la guerre de Sécession

Quand la guerre de Sécession éclate en 1861, Harriet Tubman quitte le Canada, revient aux États-Unis et se porte volontaire pour l’armée de l’Union. Elle met au service des Nordistes sa connaissance du terrain : routes, marécages, passages secrets. Elle devient éclaireuse, espionne et cheffe d’un réseau de renseignements auprès des esclaves qui veulent rejoindre les lignes de l’Union ; le général Saxton dit :

« Je loue son remarquable courage, zèle et fidélité ».

Le sommet de sa carrière militaire est le raid de la rivière Combahee, en juin 1863, en Caroline du Sud. Sous les ordres du colonel James Montgomery, elle guide trois bateaux à vapeur, avec environ 300 soldats noirs, entre mines et obstacles jusqu’aux plantations visées,où des plantations et entrepôts sont incendiés. Elle raconte :

« Je n’avais jamais vu un tel spectacle. Des femmes portant des pots de riz encore fumant, des cochons couinant dans des sacs passés en bandoulière, des bébés accrochés à leur cou. Il me semblait que je n’avais jamais vu autant de jumeaux de ma vie ; des sacs sur les épaules, des paniers sur la tête, des enfants courant derrière eux, tous chargés ; des cochons qui crient, des poulets qui piaillent, des jeunes qui hurlent. »

Plus de 700 personnes réduites en esclavage gagnent la liberté en une seule opération. Harriet Tubman est aujourd’hui reconnue comme la première femme de l’histoire des États‑Unis à avoir planifié et dirigé un raid militaire de cette ampleur, au point qu’un siècle plus tard, des féministes noires donneront le nom de Combahee River Collective à leur collectif en hommage à cette action et à sa vision des luttes contre le racisme, le sexisme et les inégalités de classe.

5. 1869-1913 : second mariage, militantisme suffragiste et héritage féministe

Après la guerre, Harriet Tubman s’établit à Auburn, dans l’État de New York. En 1869, elle épouse le vétéran Nelson Davis, de vingt‑deux ans son cadet, avec qui elle vivra une relation durable, et le couple adopte une fille, Gertie. Après avoir subi les violences de l’esclavage, Harriet peut enfin décider avec qui elle vit, comment elle forme une famille, et à quelles conditions. La même année, sa vie est racontée dans Scenes in the Life of Harriet Tubman, de Sarah Bradford, qui contribue à faire connaître son histoire.

Malgré ses services à l’Union, il lui faut près de trente ans pour obtenir une pension, et encore au titre de veuve : vingt dollars par mois. Elle proteste :

« Si mes services ne placent pas la femme comme l’égale de l’homme, qu’est‑ce qui le fera ? »,

Tubman s’engage alors pour le suffrage féminin. Elle parle à New York, Boston, Washington, aux côtés d’Elizabeth Cady Stanton et de Susan B. Anthony, soutient la National Woman Suffrage Association et impressionne par sa dignité :

« En tenant sa main dans celle de Mme Anthony, elle imposait le respect par la dignité vénérable de son apparence ».

À une femme blanche qui lui demande si les femmes devraient voter, elle répond :

« Les femmes devraient avoir le droit de vote. J’ai assez souffert pour le croire. »

Elle dénonce le racisme dans le mouvement, lie sans cesse égalité des femmes et justice raciale et, en 1896, intervient comme oratrice à la première réunion de la National Association of Colored Women, l’Association nationale des femmes de couleur, qu’elle contribue à fonder et qui devient l’un des principaux lieux d’organisation des femmes noires pour le droit de vote.

Son engagement passe aussi par le soin. Elle achète puis cède un terrain à l’Église AME Zion pour y créer un refuge : la Harriet Tubman Home for Aged and Indigent Negroes, ouverte en 1908 à Auburn, pour accueillir personnes âgées, pauvres et malades. Elle refuse l’idée de frais d’entrée, estimant qu’un lieu de secours ne doit pas demander d’argent à celles et ceux qui n’en ont pas. Affaiblie, elle finit par s’installer dans cet hospice qu’elle a elle-même voulu.

6. Sa fin de vie et son héritage : la liberté ne meurt jamais

Harriet Tubman ne verra jamais l’adoption du 19e amendement, qui accorde le droit de vote aux femmes en 1920. Elle s’éteint le 10 mars 1913 à Auburn, à environ 91 ans, d’une pneumonie, dans l’hospice pour Afro-Américains âgés qu’elle a elle‑même contribué à fonder. Peu avant sa mort, elle fait don de sa maison à l’Église A.M.E. Zion pour l’accueil des personnes âgées et indigentes, transformant son dernier foyer en refuge pour les autres.

Comme le rappelle l’historienne Gerda Lerner, Tubman fut une véritable révolutionnaire, dont l’action a transformé l’histoire de l’esclavage, de la guerre de Sécession et des droits des femmes. Elle résume elle‑même son éthique d’action par une formule limpide :

« Je ne me suis jamais assise pour attendre que les autres fassent quelque chose. J’ai toujours agi. »

Enterrée avec les honneurs militaires au cimetière de Fort Hill, sous une pierre portant l’inscription « Servant of God, Well Done », « Servante de Dieu, bien fait », elle devient officiellement une héroïne de la nation qu’elle a contribué à faire naître autrement.

Depuis 1990, le Harriet Tubman Day, célébré chaque 10 mars, honore sa mémoire, et elle est inscrite au National Women’s Hall of Fame depuis 1973. En 2017, un parc historique national est créé à Auburn, et en 2024, le Maryland la promeut à titre posthume « général de brigade à une étoile » pour reconnaître officiellement son rôle militaire. Le projet de faire figurer son visage sur le billet de 20 dollars, relancé par l’administration Biden après des reports, a une portée symbolique puissante : voir le visage d’une ancienne « marchandise » sur l’instrument qui servait à acheter des êtres humains

En 2013, pour le centenaire de sa mort, son image est aussi violemment déformée : le producteur Russell Simmons diffuse une vidéo parodique intitulée Harriet Tubman Sex Tape, où elle est représentée faisant chanter son maître par le chantage sexuel. L’indignation des féministes noires et des militant·es antiracistes est immédiate ; la vidéo est retirée et Simmons présente des excuses. Une commentatrice parle alors de « viol symbolique » infligé à sa mémoire, rappelant que même mortes, le corps et l’histoire des femmes noires restent des terrains de lutte.

Face à ces récupérations, ses propres mots demeurent notre meilleure boussole :
« La liberté n’est pas un cadeau. C’est quelque chose que vous prenez, et que vous défendez. »

Harriet Tubman déclare aussi :

« J’ai entendu les clameurs, j’ai vu la souffrance… et je ne pouvais pas rester sans rien faire… Le temps de Dieu est toujours proche. Il a donné de la force à mes membres ; il a placé l’Étoile du Nord dans les cieux ; il a voulu que je sois libre. »

Harriet Tubman naît esclave, meurt libre, et passe sa vie à libérer les autres. Elle relie les luttes : abolitionnisme et féminisme, droits civiques et justice sociale, droit de vote et droit au soin ; femme noire à une époque où les femmes noires sont vues comme domestiques ou victimes, elle dirige, pense la stratégie, libère ; handicapée et puissante, marquée à vie par un traumatisme crânien, elle fait de ses crises le cœur d’une vocation de liberté. Toute sa vie, elle refuse de « rester sans rien faire » : ni devant l’esclavage, ni devant la guerre, ni devant la pauvreté et le déni de droits.

Elle demeure une icône absolue dont la vie rappelle que si le féminisme oublie les plus opprimées, il trahit sa propre promesse d’émancipation.

Pour conclure, laissons‑lui la parole :
« Tout grand rêve commence par un rêveur. Rappelez-vous toujours que vous avez en vous la force, la patience et la passion nécessaires pour atteindre les étoiles et changer le monde. »

 Shirley Verrett, operatic star, sings "Oh Freedom" 





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