Marguerite Porete (vers 1250 – 1310)

  Pour écouter l'émission cliquez ICI 

Une béguine représentée dans un incunable, imprimé à Lübeck en 1489

« Théologiens et autres clercs,
Vous n’en aurez l’entendement,
Même en ayant les idées claires,
Si vous n’avancez humblement ;
Amour et Foi conjointement
Vous font alors vaincre Raison. »

Marguerite Porete (vers 1250 – 1310) est une écrivaine et mystique chrétienne dont le nom, longtemps effacé, résonne aujourd’hui comme celui d’une pionnière de la liberté intellectuelle.

Introduction – Place de Grève, 1ᵉʳ juin 1310

 Nous sommes place de Grève à Paris,  le 1ᵉʳ juin 1310. La foule se presse. Les murmures s’élèvent, puis s’éteignent. Au centre de la place, un bûcher dont la chaleur se devine déjà. Une femme d’environ soixante ans, vêtue simplement, les mains liées, monte les marches de l’échafaud. Elle ne tremble pas. Elle ne crie pas. Elle ne demande pas pardon.

Elle s’appelle Marguerite Porete. Dans quelques instants, elle sera réduite en cendres, et l’Église tentera d’effacer jusqu’à son nom de la mémoire des humains. Pourquoi ? Parce qu’elle a commis le crime le plus impardonnable de son siècle : penser par elle-même, écrire dans la langue du peuple, et refuser le silence imposé aux femmes.

De cette scène, nous ne gardons presque rien : quelques lignes de chronique, et une seule image. Un siècle plus tard, une enluminure des Grandes Chroniques de France représente son supplice : on y voit un bûcher, une femme voilée dans les flammes, entourée d’hommes condamnés, et, à cheval, un roi qui désigne la scène du bras : Philippe le Bel. L’image confond le bûcher des Templiers et celui de Marguerite, comme si, déjà, leurs destins se mêlaient dans la mémoire.

Aujourd’hui, nous ne racontons pas seulement l’histoire d’une femme brûlée vive en 1310. Nous racontons l’histoire d’un vol, d’une usurpation : pendant des siècles, son livre, Le Miroir des âmes simples et anéanties a été lu, admiré, mais attribué à des hommes. Il a fallu attendre 1946 pour que l’historienne italienne Romana Guarnieri rende enfin ce livre à son autrice : une femme, une béguine, une servante.

I. « Margonette » : une insoumission de classe et de genre

On a longtemps imaginé Marguerite comme une bourgeoise cultivée. Les recherches de l’historien Sylvain Piron, fondées sur un document de 1323, montrent tout autre chose : pour ses compagnes, elle n’était qu’« une dénommée Margonette », un diminutif qui trahit une origine modeste et une forme de mépris social.

Marguerite naît vers 1250 dans le comté de Hainaut, probablement à Valenciennes. Très jeune, elle est placée comme servante dans une maison bourgeoise. Là, elle apprend à lire et à écrire en cachette, en écoutant, en observant. Elle se forme seule, hors des écoles, hors du latin, hors des autorités.

Dans les actes de son procès, elle apparaît sous le nom Margareta de Hannonio, dicta Porete : Marguerite du Hainaut, dite Porete, sans patronyme, sans généalogie prestigieuse. Une femme du peuple.  Et pourtant, elle est l’autrice de l’un des textes mystiques les plus audacieux du Moyen Âge.

II. Béguine : vivre hors des murs

Marguerite appartient au mouvement des béguines. À une époque où une femme doit être épouse ou religieuse, elles inventent une troisième voie : vivre ensemble, travailler, prier, sans dépendre durablement d’une autorité masculine. Elles peuvent quitter le béguinage, reprendre leurs biens, se marier si elles le souhaitent. Cette autonomie sociale et économique exaspère les autorités masculines.

Elles lisent, écrivent, discutent de théologie en langue courante. Marguerite est même appelée « béguine clergesse », ce qui reconnaît son savoir tout en révélant l’inquiétude qu’elle suscite.

« Les béguines déclarent que je suis égarée,
et les prêtres aussi, les clercs et les prêcheurs,
les augustins, les carmes et les frères mineurs ! » 

Mais cette liberté dérange. A partir de la fin du XIIIᵉ siècle, l’Église veut encadrer ces formes de religiosité féminine. La décrétale Periculoso de Boniface VIII proclame que les « bonnes » femmes sont celles qui vivent sous clôture et obéissent à un supérieur. Les autres, itinérantes, prêchantes, théologiennes, sont dangereuses. Marguerite va incarner cette dangerosité.

III. Le vernaculaire comme arme de guerre : Le Miroir des âmes simples

Vers 1290, Marguerite achève son chef‑d’œuvre : Le Miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour. Elle ne l’écrit pas en latin, mais en ancien français picard. C’est un acte d’insoumission intellectuelle : elle rend la pensée spirituelle accessible à toutes et tous, brisant le monopole masculin sur la théologie.

Le livre met en scène l’Âme, l’Amour et la Raison. Il décrit un chemin où l’âme se libère de tout ce qui l’entrave.

 « Cette âme est si brûlante en la fournaise du feu d’amour,
qu’elle est devenue feu, à proprement parler,
si bien qu’elle ne sent pas le feu,
puisqu’elle est feu en elle‑même. »

Marguerite propose une idée radicale : l’union à Dieu peut se vivre sans intermédiaire. Elle critique aussi ceux qui cherchent Dieu uniquement dans les institutions.

« Ces gens que je traite d’ânes,
ils cherchent Dieu dans les créatures,
dans les monastères par les prières,
dans les paradis créés,
les paroles humaines et les Écritures. »

Mais surtout, elle écrit :

 « Vertus, je prends congé de vous pour toujours :
j’en aurai le cœur plus libre et plus gai,
votre service est trop coûteux, je le sais.
J’étais alors votre esclave, j’en suis maintenant délivrée. »

Ici, les “vertus” désignent les règles morales et religieuses imposées, obéir, jeûner, prier selon des formes strictes. Pour Marguerite, ces vertus sont utiles au début, mais peuvent devenir des contraintes qui empêchent une relation libre et directe avec Dieu.

Dire qu’elle “prend congé des vertus”, ce n’est pas refuser le bien, mais dépasser une morale imposée pour entrer dans une liberté intérieure guidée par l’amour.

Cette idée est explosive. Elle remet en cause le rôle même de l’Église.

O Virtus Sapientiae - O Power of Wisdom - Hildegard von Bingen  

IV. La traque : une femme contre l’institution

Le livre est condamné une première fois. Un exemplaire est brûlé. On lui interdit de le diffuser.

Elle continue.

Ce refus d’obéir scelle son destin.

En 1308, elle est arrêtée et transférée à Paris. Elle tombe entre les mains de l’inquisiteur général, alors même que le roi Philippe le Bel mène le grand procès des Templiers. Entre 1301 et 1307, le roi a fait de l’hérésie une cause royale : toute atteinte à la foi est une atteinte à son autorité. Le procès de Marguerite devient un rouage de cette machine d’État.

V. Le procès : le silence comme ultime résistance

Emprisonnée pendant près d’un an et demi, Marguerite oppose à ses juges une arme absolue : le silence. Elle refuse de prêter serment, de répondre aux questions et même d’assurer sa propre défense. Seule face à une assemblée de docteurs en théologie, de dominicains, de juristes, elle ne joue pas le rôle attendu de l’accusée repentante.

« Penser ne vaut ici plus rien,
ni œuvrer ni parler. »

Le 3 avril 1310, cinq canonistes déclarent que son insoumission opiniâtre est de nature hérétique. Le 11 avril, vingt‑et‑un maîtres en théologie condamnent quinze articles de son livre comme hérétiques et l’associent au mouvement du Libre‑Esprit. Le 9 mai, on rappelle sa condamnation antérieure à Valenciennes : elle est donc hérétique « relapse », récidiviste.

La sentence tombe : le livre doit être brûlé, tous ses exemplaires détruits, et l’autrice, en tant qu’hérétique relapse, livrée au bras séculier. Le 1ᵉʳ juin 1310, trois semaines après le bûcher de cinquante‑quatre Templiers, Marguerite Porete est brûlée vive en place de Grève. Les chroniques rapportent que son attitude, calme et digne, marque les témoins.

Dans la logique chrétienne de l’époque, réduire son corps en cendres, sans sépulture, c’est la condamner à l’oubli, l’exclure symboliquement du Jugement dernier : tenter d’annuler une vie et d’effacer une mémoire.

VI. Féminicides et chasse aux sorcières

L’exécution de Marguerite Porete n’est pas un accident isolé. Elle s’inscrit dans une répression plus large : celle des béguines et, plus généralement, des femmes qui parlent de Dieu hors du contrôle des hommes.

En 1311-1312, le concile de Vienne condamne officiellement le béguinage. Motif principal : ces femmes « ne peuvent pas se dire religieuses puisqu’elles n’obéissent à personne ».

Quelques décennies plus tard, sous le pape Jean XXII, l’Église associe plus étroitement pensée féminine, hérésie et sorcellerie. Ce lien idéologique prépare le terrain pour la chasse aux sorcières. Aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, des milliers de femmes sont torturées et brûlées, accusées de pactiser avec le diable. Les historien·ne·s s’accordent : la grande majorité des victimes sont des femmes.

Dès lors, une question se pose : peut-on lire l’exécution de Marguerite Porete comme un féminicide avant la lettre ? Dans son cas, comme pour les « sorcières » plus tard, le fait d’être femme n’est pas neutre. C’est une circonstance aggravante. On ne brûle pas seulement une hérétique : on brûle une femme qui revendique le droit de penser, d’écrire et de parler sans autorisation masculine.

Le bûcher de Marguerite devient alors le symbole d’une entreprise plus vaste : faire taire les femmes qui revendiquent le droit de penser, d’enseigner, d’écrire ou de parler de Dieu hors du contrôle des autorités masculines. Cette histoire résonne douloureusement avec nos débats contemporains sur les féminicides : des femmes mises à mort parce qu’elles transgressent un ordre patriarcal.

VII. Une mort, une résurrection : l’héritage de Marguerite

Marguerite meurt en 1310, mais son livre survit. Le Miroir des âmes simples continue de circuler anonymement, recopié, traduit en latin, en anglais, en italien, lu dans des milieux monastiques et mystiques. On l’attribue à des hommes, à des théologiens, à des moines, parfois à Jean de Ruysbroeck : comme si l’on refusait d’imaginer qu’une femme en soit l’autrice.

En 1946, Romana Guarnieri identifie le manuscrit de Chantilly comme étant le livre condamné en 1310 et établit que l’autrice est bien Marguerite Porete. Sept siècles après le bûcher, Marguerite sort enfin de l’anonymat.

Au XXᵉ siècle, à Londres, Simone Weil lit une version anglaise abrégée du Miroir, alors encore attribué anonymement à un mystique médiéval, et en est profondément bouleversée. Aujourd’hui, historiennes, philosophes et autrices féministes redécouvrent en Marguerite une figure majeure de la liberté intellectuelle des femmes.

Des dramaturges et créatrices contemporaines, comme : Alban Richard, Stéphanie Jasmin, Émilie Monnet, travaillent à partir de sa figure et de son livre. Toutes et tous réinventent, sur scène et en fiction, le bûcher, le silence, la parole et la mémoire de cette femme brûlée pour ses écrits.

En 2024, la Ville de Paris donne enfin son nom à une place, à quelques pas de l’ancienne place de Grève, là où elle a été exécutée, un geste symbolique de réparation tardive.

Marguerite Porete, la « Margonette » devenue flamme, nous laisse le témoignage d’une femme qui osa penser librement, écrire dans sa propre langue et affronter la mort sans renier sa parole. Sept siècles plus tard, rien, pas même le feu du bûcher, n’a réussi à réduire cette voix au silence.

« Humiliez donc toutes vos sciences
Qui par Raison sont assurées ;
Mettez plutôt votre confiance
En celles qu’Amour peut vous donner. »

 Une sorcière comme les autres Anne Sylvestre · Pauline Julien 



Commentaires