Gloria Steinem (1934‐2026)

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Gloria Steinem 1977


« Une féministe est toute personne qui reconnaît l’égalité et la pleine humanité des femmes et des hommes. »

Cette phrase de Gloria Steinem résume assez bien le combat de toute une vie.

Gloria Steinem, née en 1934 et décédée  en 2026 aux États-Unis, est l’une des grandes voix du féminisme américain contemporain.

Journaliste, essayiste, autrice, conférencière, organisatrice et militante, elle a contribué à faire du féminisme une force politique majeure aux États-Unis.

Mais son histoire ne se résume pas à l’image d’une femme aux lunettes aviateur, parlant devant des foules immenses.

Son parcours raconte d’abord une enfance nomade, très tôt marquée par les responsabilités familiales, une vie sur les routes. Puis viennent le journalisme d’investigation, l’engagement politique et une conviction profonde : ce qui paraît intime, le corps, le travail domestique, la maternité, l’avortement, les violences, est aussi politique.

C’est cette trajectoire, du nomadisme de l’enfance à la révolution féministe, que je voudrais raconter.

Une enfance nomade et la charge familiale

Gloria Marie Steinem naît le 25 mars 1934 à Toledo, dans l’Ohio.

Son père, Leo, est marchand d’antiquités itinérant. Il emmène régulièrement sa famille sur les routes, dans une caravane, au gré des ventes et des saisons.

Gloria connaît ainsi une enfance nomade, marquée par l’incertitude matérielle et une scolarité irrégulière jusqu’à l’âge de douze ans.

En 1944, ses parents divorcent. Sa sœur aînée part faire des études, tandis que Gloria reste seule avec sa mère, Ruth, qui souffre de graves troubles anxieux et dépressifs.

Dans ce contexte de grande précarité, Gloria doit très tôt assumer des responsabilités d’adulte. Elle veille sur sa mère, organise le quotidien, fait face au manque d’argent et à l’isolement.

Elle découvre ainsi, très jeune, ce que signifie pour une femme de dépendre économiquement d’autrui, de ne pas disposer librement de son temps et d’assumer seule des responsabilités indispensables, mais invisibles

Plus tard, lorsqu’elle parlera de salaire, de temps, de maternité, de travail domestique et de liberté, ces questions auront pour elle une résonance très concrète.

Études, Inde et regard sur le monde

À dix-sept ans, grâce au soutien de sa sœur, Gloria peut enfin se dégager de cette charge familiale.

Elle passe par Washington, puis entre au Smith College, où elle étudie les sciences politiques. Elle obtient son diplôme en 1956.

La même année, une bourse lui permet de partir deux ans en Inde.

Ce séjour va être déterminant. Elle découvre la pensée de Gandhi, la non-violence, les mouvements paysans et les formes d’organisation communautaire.

Elle comprend que les grandes transformations ne viennent pas seulement des gouvernements. Elles peuvent aussi naître de personnes qui se rencontrent, racontent ce qu’elles vivent, s’organisent et refusent de considérer l’injustice comme une fatalité.

Après une enfance passée sur les routes sans jamais choisir où aller, elle découvre la liberté de partir, de choisir sa direction et de revenir auprès des siens. Elle écrira plus tard :

« Il n’y a peut-être rien de plus révolutionnaire pour une femme que d’entreprendre un voyage qu’elle a choisi et d’être accueillie à bras ouverts à son retour. »

Son séjour en Inde élargit aussi son regard sur les conflits internationaux. Elle s’intéresse à la guerre du Vietnam et aux mouvements anticoloniaux. Elle devient attentive à l’écart entre le récit officiel d’un conflit et ce que vivent réellement les populations.

Une question devient centrale :

Qui parle ? Qui est réduit au silence ? Que ne raconte-t-on pas ? Et à qui profite le récit dominant ?

Avant de devenir la figure que l’on connaît, Gloria Steinem enchaîne les petits boulots : vendeuse, assistante d’un magicien, maîtresse-nageuse, sauveteuse.

Ces emplois précaires lui donnent une connaissance très concrète des conditions de travail, des horaires, des salaires et des humiliations ordinaires.

Elle est donc très loin de l’image d’une « grande intellectuelle » détachée du monde réel.

À Bunny’s Tale : derrière le glamour, le travail des femmes

De retour aux États-Unis, Gloria Steinem s’installe à New York et devient journaliste indépendante.

À cette époque, les rédactions sont largement dominées par les hommes. Les femmes journalistes sont souvent cantonnées aux rubriques dites « féminines ».

Steinem refuse cette place. Elle veut enquêter sur les rapports sociaux et sur les conditions de travail.

En 1963, le magazine Show lui confie une enquête qui va devenir célèbre.

Sous le faux nom de Marie Ochs, elle se fait embaucher comme serveuse au Playboy Club de New York, vêtue en Bunny. Elle y travaille pendant onze jours.

A Bunny’s Tale, son reportage sur les coulisses du métier de Bunny, révèle l’envers du décor glamour : bas salaires, règles strictes concernant le poids et l’apparence, examens médicaux intrusifs, uniformes inconfortables, surveillance des corps, humiliations et harcèlement sexuel.

Mais surtout, elle montre une chose essentielle :

Les Bunnies ne sont pas simplement des images de séduction. Ce sont des travailleuses.

Leur corps, leur sourire et leur disponibilité participent directement au spectacle vendu aux clients.

Derrière une image présentée comme libre et glamour apparaissent des rapports de pouvoir, une exploitation économique et des conditions de travail spécifiques.

Steinem fait déjà émerger plusieurs thèmes qui traverseront tout son engagement : le sexisme au travail, la marchandisation des corps, les violences ordinaires et le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes.

Le privé est politique

La fin des années 1960 constitue son grand déclic féministe.

En 1969, elle couvre pour New York Magazine une réunion des Redstockings, un groupe féministe radical, consacrée à la légalisation de l’avortement.

Des femmes y racontent publiquement les avortements clandestins qu’elles ont subis.

Ces témoignages la bouleversent, parce qu’ils font écho à sa propre histoire.

À vingt-deux ans, à Londres, Gloria Steinem a elle-même eu recours à un avortement illégal.

Elle comprend alors que cette expérience n’est ni une faute individuelle ni un secret honteux. Elle concerne aussi la société, les lois et les rapports de pouvoir.

Plus tard, elle dédiera son livre Ma vie sur la route au médecin britannique qui l’avait aidée. Elle tiendra la promesse de ne jamais révéler son nom et de faire de sa vie « ce qu’elle voudrait ».

C’est à partir de cette prise de conscience que prend tout son sens une formule devenue emblématique du féminisme :

« Le privé est politique. »

Le mariage, la maternité, la sexualité, l’avortement, le travail domestique et les violences ne sont pas de simples affaires personnelles.

Ils révèlent des lois, des rapports de pouvoir, des inégalités économiques et des normes sociales.

Elle écrit :

« La démocratie commence par le contrôle de son propre corps. Si on s’appuie sur ce critère, les femmes ont rarement vécu en démocratie. »

Et elle ajoute :

« La démocratie commence dans la famille. Car si un enfant voit toujours un homme décider et une femme servir, parler et se taire, il apprend une hiérarchie avant même de connaître le mot « politique. Et la famille patriarcale devient alors une sorte d’État miniature.»

Je vais maintenant vous laisser entendre sa voix : d’abord en 1971, avec son Discours aux femmes d’Amérique, puis en 2015, dans une interview où elle explique pourquoi nous avons toutes et tous intérêt à être féministes.

Elle commence ainsi :

« Si vous n’êtes pas féministe, que vous soyez un homme ou une femme, vous regardez le monde avec un seul œil ouvert. »

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(Si vous n’êtes pas féministe, que vous soyez un homme ou une femme, vous regardez le monde avec un seul œil ouvert. Vous devez ouvrir les deux yeux et regarder le monde dans son ensemble pour pouvoir résoudre presque n’importe quel problème.Quand j’étais enfant, je pensais naturellement que l’on pouvait tout faire. Je n’avais pas de frère, mais j’avais une sœur aînée. Il ne m’est pas venu à l’esprit qu’il existait une différence fondamentale entre les filles et les garçons, jusqu’à l’âge de douze ou treize ans. C’est à cette période que le rôle réservé aux femmes s’impose à vous comme une véritable Vierge de fer.

En réalité, il fallait pratiquement se marier, avoir des enfants, prendre le nom de son mari et adopter son identité. J’en étais donc venue à penser que je devrais épouser l’homme que je voulais devenir. Il n’y avait pas vraiment de choix possible. Puis le mouvement de libération des femmes a commencé, et j’ai compris : « Attendez une minute… nous avons bel et bien le choix.)

Ms., travail invisible et « Nous sommes liés, pas classés »

Au début des années 1970, Steinem devient l’une des principales figures de la deuxième vague féministe américaine.

Mais elle refuse que le mouvement parle uniquement au nom des femmes blanches des classes moyennes.

Elle travaille notamment avec Dorothy Pitman Hughes et Shirley Chisholm, militantes afro-américaines, et cherche à relier le sexisme au racisme, aux inégalités de classe, à l’homophobie, au militarisme et à la précarité.

Elle résume cette vision par une formule :

« Nous sommes liés, pas classés. Nous sommes tous des passagers à bord du vaisseau spatial Terre. »

En 1971, elle cofonde le National Women’s Political Caucus, une organisation destinée à encourager les femmes à entrer en politique et à y exercer des responsabilités.

La même année, elle participe à la création du magazine Ms qui aborde frontalement des sujets longtemps invisibilisés : l’avortement, les violences conjugales et sexuelles, les discriminations au travail, les inégalités salariales, la garde des enfants, la santé, l’autonomie économique et le travail domestique.

Même le titre est politique.

« Ms. » permet de désigner une femme sans indiquer si elle est mariée, contrairement à « Miss » ou « Mrs. », qui la définissent à travers sa relation à un homme.

Dans les groupes de parole féministes, les femmes racontent leur épuisement, leurs tâches ménagères, la charge mentale, le soin aux enfants et aux proches, les humiliations au travail et les violences.

Elles découvrent alors que leurs difficultés ne sont pas des échecs individuels.

Elles sont aussi les effets d’une organisation sociale qui repose sur une immense quantité de travail domestique et reproductif non reconnu et non rémunéré.

Faire naître. Nourrir. Soigner. Éduquer. Nettoyer. Organiser. Soutenir.

Steinem formule alors une phrase essentielle :

« Ce qui est invisible n’est pas gratuit. Quelqu’un le paie avec son temps, sa santé et sa vie. »

Elle pose également une question d’une logique désarmante :

« On dit qu’une femme passe un an à porter et à allaiter un enfant. Dans ce cas, pourquoi un homme ne consacrerait-il pas la moitié du temps à l’élever avec elle, plus une année entière ? Simple question de logique. »

Et elle distingue le fait d’être mère du fait d’être maternel :

« On peut forcer une femme à être mère, mais on ne peut pas la forcer à être maternelle. »

Maternité, mariage et droit de choisir

Gloria Steinem applique ses convictions à sa propre vie.

Elle choisit de ne pas avoir d’enfants et assume ce choix sans regret. Pour elle, la maternité ne doit pas être considérée comme un destin obligatoire pour les femmes.

Avoir des enfants peut être un choix. Ne pas en avoir aussi.

Pendant des décennies, Steinem critique également le mariage, qu’elle considère comme une institution qui a longtemps limité l’autonomie des femmes.

Elle le fait parfois avec beaucoup d’humour.

« Je n’arrive pas à m’accoupler en captivité. »

Pourtant, à soixante-six ans, en 2000, Gloria Steinem se marie avec David Bale.

Ce mariage pourrait sembler contredire tout ce qu’elle avait défendu jusque-là.

Mais elle explique :

 « Je n’ai pas changé, c’est le mariage qui a changé. Nous avons passé trente ans aux États-Unis à réformer les lois sur le mariage pour qu’il devienne un partenariat d’égaux. »

Son mariage ne représente donc pas, pour elle, un retour à l’institution traditionnelle.

Il correspond au contraire à une conception nouvelle du couple : non plus une relation de dépendance, mais un partenariat entre deux personnes libres et égales.

Là encore, Gloria Steinem défend la même idée :

«  Ce qui compte n’est pas de suivre un modèle, mais de pouvoir choisir sa propre vie. »

Pouvoir, estime de soi et révolution intérieure

Gloria Steinem propose aussi une réflexion sur le pouvoir. Elle affirme :

« Le pouvoir se prend, il ne se donne pas. Ce n’est qu’en prenant le pouvoir qu’on a la force de s’en servir. »

Mais pour elle, le pouvoir n’est pas seulement un pouvoir sur les autres. C’est aussi le pouvoir de faire, de décider et d’agir. Elle ajoute :

« C’est plus facile d’accuser la personne qui a moins de pouvoir. »

Dans Révolution intérieure (Revolution from Within), publié en 1992, elle défend une autre idée fondamentale : l’estime de soi est une condition de l’émancipation. Elle écrit :

« L’estime de soi n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Sans elle, nous acceptons des limites qui nous sont imposées de l’extérieur. »

Prendre la parole, écrire, créer, c’est aussi apprendre à se reconnaître comme légitime. Elle écrit encore :

« Écrire, c’est faire entendre une voix intérieure, croire que nos pensées peuvent intéresser d’autres esprits… Y a-t-il meilleur chemin vers l’estime de soi ? »

Cette émancipation passe aussi par le corps. Dans Au-delà des mots (Moving Beyond Words), elle écrit :

« Nous avons besoin de sentir notre propre force physique, non pas pour dominer les autres, mais pour savoir que nous appartenons à notre propre corps. »

Et elle résume sa conception de l’autodéfense par une formule simple :

« Dans autodéfense, il y a auto, autrement dit soi. Et c’est ce qu’il faut retenir : un soi qui vaut la peine d’être défendu. »

Pour Steinem, l’émancipation consiste finalement à devenir pleinement propriétaire de sa vie, de sa voix et de son corps.

 Familles de cœur, vieillesse et héritage

Steinem ne confond jamais émancipation et isolement.

Elle sait que personne ne se construit seul. Nous avons besoin d’alliées, de collègues, de personnes de confiance, de groupes où l’on peut parler librement et découvrir que l’on n’est pas seule.

Elle appelle cela les « familles de cœur ».

 « Nous avons besoin de trouver des familles de cœur dans des petits groupes de femmes qui se soutiennent, se parlent régulièrement, peuvent dire leurs vérités, raconter leurs expériences, et découvrir qu’elles ne sont pas seules. C’est ce qui fait toute la différence. »

Au fil des années, son appartement new-yorkais devient un lieu d’accueil pour des Talking Circles, réunissant militantes, autrices, artistes, responsables associatives et défenseuses des droits humains.

Elle résume alors son propre parcours par une phrase qui fait écho à son enfance :

« Un nomade suit les saisons et les animaux avec sa famille. J’ai suivi un mouvement et j’ai trouvé ma famille. »

Elle s’attaque aussi à l’âgisme qui continue selon elle à associer la valeur des femmes à leur jeunesse et à leur capacité reproductive. Avec humour, elle confie :

« À l’intérieur, on se sent à quatre-vingts ans comme à quarante. Être une vieille dame qui n’a plus rien à perdre et ne se laisse plus emmerder. Je rêve même d’une armée de femmes aux cheveux gris qui prendra le contrôle de la terre en douceur. »

Une militante au long cours

Au XXIe siècle, Gloria Steinem reste active.

Elle cofonde le Centre des médias pour les femmes (Women’s Media Center,), reçoit la Médaille présidentielle de la Liberté, publie Ma vie sur la route, participe à Femmes à travers la zone démilitarisée (Women Cross DMZ ) et prend la parole lors de la Marche des femmes à Washington.

Elle intervient également dans les universités, où elle dialogue avec les étudiantes et les étudiants, transmet l’histoire des luttes et insiste sur le lien entre la recherche féministe et les expériences vécues.

Gloria Steinem meurt le 2 se ptembre 2026, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, à son domicile de New York.

Son héritage est immense : l’enquête sur les Bunnies de Playboy, la création de Ms., le combat pour les droits reproductifs, l’égalité politique, la dénonciation des violences, la visibilité des femmes dans les médias et la mise en lumière du travail invisible.

Mais son parcours a aussi été critiqué, notamment parce qu’une partie du féminisme de la deuxième vague a parfois davantage mis en avant les expériences de femmes blanches des classes moyennes que celles de femmes racisées, pauvres, immigrées ou lesbiennes.

Cette critique rappelle que le féminisme est un mouvement vivant, qui doit écouter celles qui sont les plus exposées aux inégalités et savoir se remettre en question.

Pour Steinem, il ne s’agissait pas simplement de permettre à quelques femmes d’obtenir une plus grande part du pouvoir existant, mais de transformer les règles du jeu. Elle disait :

« Le féminisme n’a jamais consisté à obtenir une plus grande part du gâteau existant. Il s’agit de faire un nouveau gâteau. »

Et elle écrivait :

« Être féministe, c’est simplement voir le monde comme un tout au lieu d’une moitié. Cela ne devrait même pas avoir de nom, et un jour, cela n’en aura plus. »

Audio  04 Helen Reddy - I Am Woman 3mn06

C’est un hymne historique du féminisme américain, souvent associé aux marches et aux prises de parole des années 1970



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