Tribune Libre : GEORGE SAND, la féministe dans un monde d'hommes - 14 Octobre 26

 Pour écouter l'émission cliquez ICI 

George Sand par Jean-Baptiste Isabey ou son fils Eugène, vers 1835.

George Sand est un monument de la littérature française. À juste titre : elle a écrit une multitude de romans très populaires. Elle a été très présente dans la vie politique et littéraire de son époque, tenant salon, publiant des textes dans lesquelles elles prenait position pour les ouvriers, les paysans, les pauvres ;  journaliste dans différents journaux soutenant la république...MAIS aussi, elle était une femme libre et « féministe ». Elle est morte il y a cent cinquante ans et c'est l'occasion de faire revivre ce personnage qui a beaucoup détonné dans le paysage masculin et misogyne des écrivains de son époque... C'est ainsi que.....!

           C'est ainsi que Sandrine Aragon aborde cette question dans l'édition du 19 juin dernier du «Conversation » et nous apprend comment la gente masculine a tout fait pour minimiser le travail de cette autrice engagée et talentueuse.

          « Rares sont les écrivaines qui furent aussi célèbres que George Sand de leur vivant. Autrice de plus de plus de 90 œuvres, de plus de 400 articles, de milliers de lettres, connue dans toute l'Europe, « la bonne dame de Nohant » née Aurore Dupin ne peut être effacée de l'histoire littéraire du XIXème siècle. Mais son apport a été notamment largement atténué par la critique. Elle n'a été réhabilitée que dans les années 1970-1980 par le biais des études féministes. »

          George Sand est une femme libre. Elle rejette le mariage, veut gagner sa vie, divorce et garde son indépendance. Elle porte le pantalon, ce qui est interdit aux femmes. Elle écrit la nuit, fume cigares et cigarettes avec ses amis écrivains en public.... Elle est anticléricale. Elle sera aussi anticommunarde et antisémite. Nulle n'est parfaite ! Elle aussi a ses contradictions....

          Des critiques d'une grande virulence sont venus des jugements masculins de cette époque. Elles concernent le statut de la femme qui doit rester au foyer. Eugène Delacroix note en  1855 que « la pauvre femme a bien besoin d'argent ; elle écrit trop pour de l'argent. ».  Elles condamnent les propos des écrivaines qui sont nécessairement excessifs, évoquant des passions dangereuses contraires à la morale, susceptibles de faire l'apologie de l'adultère. Elles considèrent que les femmes n'ont pas le même cerveau que les hommes et que leur œuvre est de moindre qualité. Car, sachez le, le génie littéraire est mâle ! Chateaubriand admet qu'elle a du génie MAIS « qui a quelque racine dans la corruption et qui ne saurait excuser la dépravation, l'insulte à la rectitude de la vie. »

Dans un autre registre, Edmond de Goncourt écrit : « Si on avait fait l'autopsie des femmes ayant un talent original, comme Madame Sand, etc. on trouverait chez elles des parties génitales se rapprochant de l'homme, des clitoris un peu parent de nos verges. » . Baudelaire affirme dans un autre style : « Elle n'a jamais été artiste. Elle a le fameux style coulant des bourgeois. Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde ; elle a dans les idées morales la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les femmes entretenues. » & « Que quelques hommes aient pu s'amouracher de cette latrine, c'est bien la preuve de l'abaissement des hommes de ce siècle. »

          Elle a eu de nombreux amants. La presse fait des choux gras de sa vie sentimentale et condamne cette femme volage et ses relations avec les femmes (Marie Dorval).  On parle peu de sa dernière relation amoureuse avec Alexandre Manceau qui a duré quinze ans et qu'elle raconte dans « le dernier amour » en 1867.

          Les critiques racontent aussi cette écrivaine comme autrice de romans sentimentaux, un peu genre « romans de gare » ou « romans Arlequin », dévalorisant ou niant le travail de George pour raconter la condition des femmes dans le cadre du mariage et les violences patriarcales (Indiana en 1832). Elle-même a connu ces violences dans son mariage, trompée par un mari buveur et joueur. Elle se bat pour obtenir le divorce et la garde de ses enfants. Les « injures, sévices et mauvais traitements » reconnus par la justice lui permettront de gagner son procès.

          Son nom de naissance est Aurore Dupin. Comme nom de plume, elle choisit un prénom masculin, Georges, qui lui semble synonyme de berrichon,  auquel elle enlève le S. « George »  signifie étymologiquement « celui qui travaille la terre ». Aurore aime la terre. Virginia Wolf la cite comme un exemple regrettable de ces femmes auteures, prisonnières des conventions sociales qui ont fait le choix d'adopter un pseudo masculin. Pourtant, au XIXème siècle, il n'était pas rare que les écrivaines utilisent des noms masculins pour publier car en tant qu'autrices, elles étaient méprisées....          

          Elle adopte le pantalon. Pour cela, elle a obtenu de la préfecture de police de l'Indre « une permission de travestissement ». Son apparence androgyne ajoutée à son nom masculin s'ajouteront à sa réputation scandaleuse. Elle explique pourtant que son choix de porter un vêtement masculin est tout d'abord financier car les tenues féminines de cette époque sont chères. Et puis, le pantalon lui permet d'aller dans des lieux interdits aux femmes comme les fosses de théâtre, les bibliothèques restreintes, les procès publics... Ceci dit, cette tenue n'est pas quotidienne car elle aime être  belle pour ses amoureux.

Nous allons faire une pause musicale avec Catherine Lara qui a créé une comédie musicale intitulée « Sand et les romantiques ». J'ai choisi la chanson « Appelez moi George ».

          Pendant son enfance, George Sand a fréquenté l'aristocratie par l'intermédiaire de sa grand-mère qui l'a en partie élevée, le monde révolutionnaire de son père et une mère couturière. Elle y puise ses idées d'égalité et essaie de les mettre en pratique. Par exemple, elle transforme sa maison de Nohant en résidence d'artistes, à l'image de l'utopie socialiste du phalanstère de Charles Fourier. Elle accueille Balzac, Delacroix, Flaubert... Dans ce familistère, elle abolit les hiérarchies domestiques. Elle réunit artistes et paysans autour d'une vie coopérative dans les années 1840, testant la garde partagée des enfants, l'éducation de Marie, la servante.

          Elle évoque aussi du monde paysan qu'elle a bien connu pendant son enfance et raconte cette vie loin des stéréotypes misérabilistes dans « la mare au diable ». Elle y détaille le harcèlement sexuel de la petite Marie par son patron fermier qui tente de la violer et la poursuit à cheval. J’ai relu ce roman et j’ai eu tout de même du mal avec le style qui décrit le monde rural avec un tel vernis de bien pensance. Dans d'autres romans, elle aborde le viol collectif, le dénigrement constant des femmes en politique, constamment la cible d'injures sexistes. Avec « Consuelo », elle fait le portrait d'une grande musicienne dans l'Europe du XIIIème siècle, égale des hommes, jalousée pour ses qualités....

Elle écrit des essais comme « essai sur le drame fantastique ; Goethe, Byron, Mickiewicz »  en 1839, largement invisibilisé. Le hasard a voulu que je lise récemment ce texte concernant le Faust de Goethe. Je vous rappelle le sujet : Faust vend son âme au diable en échange de tous les plaisirs terrestres. C'est un monde typiquement masculin, je dirai presque uniquement masculin avec les passions masculines développées comme des choses universelles : le pouvoir, la force, la connaissance complètement déphasée du réel...Les deux femmes sont vues uniquement par ce que les hommes en disent, en parlent, en veulent : Marguerite, jeune femme simple, naïve que Faust séduit et abandonne, et Hélène dont la beauté irréelle est la qualité essentielle. Bref, un truc de mec. Et George conclut à travers son analyse du personnage de Faust qu'il « s'ennuie », avant, après sa rencontre avec Marguerite, il « s'ennuie » et elle espère que Goethe n'a pas pris les traits de Faust tant le personnage est «  incomplet, obscur, embarrassé ou dédaigneux de se révéler. »  Elle ajoute même que Goethe est « un poète sans idéal ».  Elle est d'autant plus motivée pour comprendre ce récit qu'elle-même est intéressée par le thème du bien et du mal et qu'elle écrira « les sept cordes de la lyre » en 1839 dont le protagoniste, Maître Albertus, soumis aux tentations de Méphistophélès, est sauvé par l'amour d'une femme.

          Très engagée politiquement, elle participa à la création de plusieurs titres de journaux comme la Revue des deux Mondes, l'Illustration, le Courrier Français, la Cause du Peuple... Aussi, quand elle est cataloguée de « romancière rustique », on peut opposer le fait qu'elle se soit engagée dans sa région du Berry pour l'égalité, la solidarité entre les femmes, les ouvriers.

          On dirait aussi aujourd'hui qu'elle est écologiste.

          Des journaux féministes souhaitent obtenir son soutien pour le droit de vote des femmes . Elle répond : « Oui, un jour, je le crois avec vous mais ce jour est-il proche ? Non, je ne le crois pas, et pour que la condition des femmes soit ainsi transformée, il faut que la société soit transformée radicalement (...) ».

          Par contre, elle est consciente des barrières sociales limitant l'accès et la reconnaissance du savoir féminin ; elle plaide pour l'ouverture des institutions littéraires aux femmes au nom de la liberté et de la justice. Victor Hugo, avec qui elle a correspondu sans jamais le rencontrer, écrira : « George Sand a dans notre temps une place unique. D'autres sont les grands hommes, elle est la grande femme. Dans ce siècle qui a pour loi d'achever la Révolution française et de commencer la révolution humaine, l'égalité des sexes. » Cependant, elle considère que l’académie française est « une grandeur inutile » et que les femmes n’ont rien à y faire. J’ai choisi d’illustrer cet article avec l’épitaphe rédigée comme suit : « Ici est née le 1er juillet 1804 Aurore Dupin dite George Sand, littérateur et auteur dramatique » Qu’en aurait-elle pensé ? Aujourd’hui, nous voulons populariser l’écriture égalitaire, réfusée par cette illustre assemblée. L’aurait-elle utilisée ?

          George Sand est l’écrivaine typique blacklistée par de nombreux auteurs de son époque. Malgré cela, nous sommes en 2026 et nous fêtons l’anniversaire de sa mort en 1876. Aujourd’hui, ses combats sont toujours d’une brûlante actualité.

George Sand plaque - 46 rue Meslay, Paris 3 



 

 



Commentaires